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10 juil 2009

Dirty Harry

N°30: "Vingt fois sur le métier..."

Once I was waitin'
In fortune and fame
Everything that I dreamed for
To get a start in life's game

Then suddenly it happened
I lost every dime
But I'm richer by far
With a satisfied mind

Money can't buy back
Your youth when you're old
Or a friend when you're lonely
Or a love that's grown cold

The wealthiest person
Is a pauper at times
Compared to the man
With a satisfied mind.


Red Hayes & Jack Rhodes, A Satisfied Mind.

Enfin! Cela fait plusieurs mois que j'attends ce moment! Enfin, plus personne ne lit mon blog! Je vais pouvoir écrire des bêtises avec la certitude absolue que personne ne les lira. C'est... c'est presque émouvant.


Je tiens à remercier mon chien, le proprio de mon studio, la barmaid du Bateau Ivre et tous ceux qui ont rendu ce désastre possible.

Passons aux choses sérieuses. Au sujet du dernier chapitre d'Agustin Oeste, que j'avais promis à de nombreuses reprises: l'obstination n'étant point le moindre de mes vices, je compte bien le publier un jour. Donnez-moi juste le temps de le polir un peu et... ben, où est-ce que vous partez tous? Je vous jure que je vais le finir!

En attendant, pour vous montrer que l'écriture est toujours la deuxième mamelle de ce blog (je parle de nichons pour augmenter mon référencement, ne l'ébruitez pas), voici un petit texte impubliable sur les affres de l'édition. (Toute ressemblance avec Kurt Vonnegut serait vachement tirée par les cheveux.)


Vingt fois sur le métier


A tous ceux qui ont le courage d’insulter les textes (et leurs auteurs)

- Es una mierda.
Tels furent les premiers et les seuls mots que prononça Paolo en lisant mon recueil. Ses yeux noirs, las et cernés me fixèrent un instant. Puis, comme à regret, il me fit signe de sortir de son bureau.
Je ne protestai pas. Je ne m'indignai pas. Je ne restai pas pour défendre la qualité de mes vers. Je me contentai de me lever, de reprendre cette liasse où j'avais mis toute mon âme, et de sortir. Si Paolo pensait que ce recueil était une merde, c'était une merde – incontestablement, irrévocablement, sans qu'on pût rien y faire. Il fallait repartir de zéro.
Paolo était à la fois mon agent et la personne au monde qui m'insultait le plus. Parce qu'il était convaincu que j'avais un grand potentiel, il me rappelait en permanence à quel point ce que j'écrivais était nul, et à quel point j'étais nul pour l'avoir écrit. Il ne me disait même pas que je pouvais mieux faire ; c'était sous-entendu. Au lieu de cela, il remarquait chaque faiblesse, chaque lourdeur, chaque paresse, refusant d'envoyer à quiconque un texte qui ne serait pas parfait. Il était résolu à me faire devenir un grand écrivain, de gré ou de force.
Car Paolo ne supportait même pas que j'abandonne : quand j'étais quelques jours sans écrire, il me téléphonait aussitôt et m'exhortait à me consacrer à un ouvrage, fût-il destiné à être aussi médiocre que le précédent. Et bien que cet exercice incessant m'eût déjà permis de m'améliorer beaucoup, Paolo continuait sans se lasser à me montrer les défauts de ma production, dans l'espoir que je correspondrais un jour à ses invraisemblables standards.
Je retournai donc dans ma chambrette parisienne, armé de mon recueil et de ma déception. Privé de tout désir d'écrire, je me fis un café que je bus sans penser à rien, les yeux perdus dans les toitures parisiennes sur lesquelles donnait ma fenêtre. Ces quelques instants de méditation me calmèrent.
Mes yeux se posèrent alors sur un objet insolite : au centre d'une commode encombrée de papiers divers, ma vieille Remington trônait, abandonnée depuis que j'étais passé à l'informatique. À la voir ainsi prendre la rouille et la poussière, il me prit l'envie d'entendre une fois encore le martèlement sourd de ses touches et le bruit de clochette du retour à la ligne. Ces sons-là vous remplissent l'oreille jusque dans la tombe – quand ils ne vous rendent pas sourd.
Je m'apprêtais à la soulever pour la porter sur mon bureau lorsque je vis que j'y avais laissé, bien des années plus tôt, un texte en cours d'écriture. Tirant la feuille hors du mécanisme grippé de la machine, je m'aperçus non sans déception qu'elle ne comportait que les deux phrases suivantes.

« Le voyageur qui, longeant le littoral, prendrait le sentier dit 'des douaniers' jusqu'à Saint-Jean-le-Stylite s'étonnerait sans doute de voir échouée sur les rochers la carcasse rouillée d'un yacht du début du siècle. Son histoire, pourrait-on lui répondre, est singulière. »

Cela s'arrêtait là.
Je n'avais aucun souvenir de cette histoire, et, à ma connaissance, aucun brouillon. La curiosité m'aiguillonnait : pourquoi le début du siècle ? Était-ce le navire d'un contrebandier, d'un pirate ? Non, c’était un yacht... Dans ce cas, le naufrage pouvait bien être une affaire criminelle, un complot politique ou un crime d'amour, et le propriétaire du bateau, la victime d'un attentat anarchiste, un héritier gênant éliminé par sa famille ou encore un mafioso rattrapé par ses rivaux... De nombreuses histoires commençaient à se tisser autour du yacht et du sentier – toutes possibles encore, mais parmi lesquelles je savais qu'il faudrait choisir.
Dès que j'eus remis la Remington en état de marche, dès que j'eus senti contre mes doigts la résistance des touches et sur mes poignets le froid du métal, le récit de poursuivit de lui-même, comme si je l'avais laissé la veille au soir.
J'avais tout oublié des critiques de Paolo, de mon recueil rejeté et de ma déception. Tout était emporté par le mouvement irrésistible de l'écriture, qui débordait les digues de mon esprit, arrachait mes entraves et venait s'épancher sur la feuille. Les lieux, les héros, les intrigues prenaient une vie propre et se développaient à leur guise. Je n'en étais que le scribe.
Pris dans le rythme de l'histoire, je perdis toute notion du temps. Je marchai avec mes personnages, je souffris, je rêvai avec eux. Et quand je pus enfin taper, épuisé, le point final, c'est avec surprise que je vis que la nuit était depuis longtemps tombée. Mes mains étaient si courbatues que je n'eus pas le courage de remettre la machine en place où même d'en tirer la dernière feuille de mon texte. Je me laissai tomber tout habillé sur mon lit et dormis jusqu'au matin.
Le soleil était déjà haut dans le ciel quand je m'éveillai. Ses rayons traversaient les jalousies mi-closes et zébraient de lumière la Remington, toujours posée sur mon bureau. J'y trouvai, sur vingt et un feuillets dactylographiés, la meilleure histoire que j'avais jamais écrite.
Tout y était incomparablement supérieur à mes textes précédents : le style, l'action, les descriptions... J'avais peine à croire que c'était bien moi qui avais créé cela – que je n'avais pas été possédé pendant quelques heures par le spectre farceur d'un grand écrivain. Exalté par la découverte de ce talent inespéré, je m'habillai à toute vitesse, corrigeai au crayon les quelques fautes de frappe que je pus trouver et partis pour le bureau de Paolo.
Le trajet se passa comme dans un rêve. Ce n'est qu'en posant le pied sur la première marche de l'escalier qui me conduirait à Paolo que je me rendis compte de ce que j'allais faire. Il m'avait ordonné de ne jamais lui présenter, sous aucun prétexte, un premier jet, si je ne voulais pas avoir à trouver un nouvel agent. Et qu'étais-je en train de faire ? Je lui apportais un texte tout juste sorti de la machine, à peine relu, que j'avais écrit dans un état d'hébétude proche de l'ivresse. Autant lui tendre tout de suite le bâton pour me faire battre.
Et pourtant, je montais toujours, l'estomac de plus en plus serré, jusqu'à me retrouver face à la porte fatidique. J'eus alors l'intime certitude que ce que je tenais à la main était mon meilleur texte, peut-être depuis toujours – et je tournai la poignée.
Quand j'entrai, Paolo était assis sur le bord de son bureau, un cigare au bec. De sa main sèche et noueuse, il raturait violemment des épreuves. J'eus une pensée amicale pour les éditeurs et les imprimeurs qui auraient sous peu à subir son ire.
- Bonjour, Paolo, dis-je d'une voix qui se nouait.
- Bonjour, gamin, fit-il sans lever les yeux.
Sans un mot, je posai mes vingt et une pages à côté de lui et fis trois pas en arrière. Il n'eut qu'à laisser les épreuves et à prendre mon texte, qu'il lut avec la même babine boudeuse et le même froncement de ses sourcils broussailleux. Pendant ce qui parut une éternité, nous restâmes là, l'un en face de l'autre – lui qui lisait et moi qui m'angoissais. Le silence n'était troublé que par le léger froissement des feuilles entre elles.
Enfin, je le vis qui reposait la dernière page sur le bureau. Je fermai les yeux dans l'attente de l'inévitable insulte en espagnol. Rien ne vint. Quand je les rouvris, son visage austère était éclairé d'un mince sourire.
- Ce n'est pas mal, dit-il.

Le 11 juin 2009, à Paris.

Tchao, les aminches.

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19 fév 2009

I'm a dog chasing cars

N°29: Où l'Auteur en a marre.

 "The humans are dead,
The humans are dead.
We used poisonous gasses
(With traces of lead)
And we poisoned their asses.
(Actually their lungs)"

(Flight of the Conchords, Robot Song.)
 

* * * *

Salut les poteaux,

Je serai
bref : la médiocrité de mon style actuel n'ayant d'égale que l'énormité cosmique de mon ego, par les pouvoirs que Le Grand Webmaster Dans Le Ciel m'a conféré, je déclare ce journal TEMPORAIREMENT CLOS.

Vous pouvez maintenant éteindre vos ordinateurs et reprendre une
activité normale.

07 fév 2009

Zappa

N°28: Les Mirifiques Aventures d'Agustin Oeste, chapitre huitième.

Il est de retour ! Encore plus grand ! Encore plus roux ! Encore plus banal !

Dans ce chapitre, tremblez face à la gueule du volcan éteint !... Contemplez, éberlués, le « siège du Diable », avec Abigail et Aliocha !... Mangez du pop-corn avec indifférence pendant que notre héros ne résout rien du tout !

(Les sept premiers chapitres sont ici. Plus que deux...)
(Edit : Je hais la neige.)
 

Chapitre 8 : De l'importance d'une alimentation équilibrée.

Agustin, faute de savoir quoi faire pour prévenir toutes des disparitions spontanées (ou pour remédier à celles qui s'étaient déjà produites), fit ce que tous les héros de romans d'aventure négligent quand ils sont confrontés à des circonstances étranges et inquiétantes : il décida de partir déjeuner.

Car il se souvenait encore des enseignements de l'école militaire : confronté à un blessé, il fallait toujours, lui semblait-il, s'assurer d'abord que sa propre position était sans danger avant de le secourir sans quoi il se fût agi d'efforts vains. L'analogie était un peu tirée par les cheveux ; avant de porter secours à son honneur blessé, le grand roux décréta pourtant qu'il devait assurer sa propre conservation et celle-ci passait par une collation copieuse, et éventuellement une sieste. Puisque les habitants du village avaient été évacués d'une façon ou d'une autre, rien ne pressait dans la résolution de l'énigme... Il pouvait bien s'extraire un instant de cette histoire insensée.

Avec un dernier regard pour le cratère qui, deux heures plus tôt, était un charmant village médiéval, notre vaillant héros s'engagea donc de nouveau sur les chemins vicinaux au coin desquels, comme chacun sait, l'aventure attend les aventureux (et les victuailles les affamés).

Et, comme cela arrive souvent, son esprit vaqua tandis qu'il marchait, et tâcha de démêler le bizarre nœud gordien qui venait de lui échoir, lui qui n'avait jamais demandé à personne de dominer quoi que ce soit. Il sentait bien que la solution résidait quelque part dans son esprit – qu'il l'avait pour ainsi dire sur le bout des synapses ; mais celle-ci ne lui revenait pas plus que le rêve étrange qu'il venait de faire, lequel ne lui évoquait guère que la vague silhouette d'un épouvantail vêtu –détail étrange– d'un uniforme de la Royal Navy.

Tarasque, Tarasque... Ce mot également avait en lui il ne savait quel écho profond l'idée d'un devoir, comme si on lui avait confié une mission importante longtemps auparavant. Il sentait bien que c'était la seule façon de donner un sens à cet imbroglio dantesque, mais malgré ses efforts de réflexion il ne parvenait pas à poser le neurone dessus.

Plus il tâchait de se souvenir, moins il y parvenait ; la situation devint rapidement frustrante, d'autant qu'il avait le ventre creux. Quand il descendit dans le chemin (creux lui aussi !) qui menait à la pension, il décida pour se détendre de s'accorder une cigarette ; toutefois, ce jour-là, tout était ligué contre lui, car, la clope aux lèvres, il ne parvint plus à retrouver son briquet.

Il leva alors les yeux : devant l'hacienda blanche, à sa surprise modérée (il venait de vivre des évènements autrement plus étonnants) se détachait nettement une fine silhouette féminine dans un imperméable beige seyant mal à la saison, qui lui tournait le dos. Tous ces ennuis l'avaient échaudé : aussi s'approcha-t-il avec une furtivité féline, et, quand il fut arrivé derrière elle, se contenta-t-il de lui tapoter légèrement l'épaule.

« Excusez-moi, madame, fit-il sur le ton le plus urbain du monde. Auriez-vous du feu ? »

Au moment exact où notre héros proférait cette absurdité, Abigail et Aliocha parvenaient, à travers le maquis, jusqu'au sommet du volcan, et débouchaient sur les bords du lac.

Mais avant de poursuivre, permettez-moi de digresser sur un sujet qui va nous occuper sous peu :  il s'agit de choses évidentes pour nos protagonistes – mais prenons garde qu'elles le soient aussi pour le lecteur.

Aussi loin qu'on pût se souvenir, la Société des Agathes (1) avait existé, et, quoiqu'elle n'eût guère assumé au fil des siècles de rôle politique fameux, sa présence était abondamment documentée par les travaux des historiens présents et anciens. Sa devise, « Tant la quiert qu'on y parvient », était un ajout tardif : son origine était sans doute à chercher dans un poème de François Villon, dont on ignorait s'il avait ou non été membre de la Société. Quant à son nom, traduit de façon semblable dans de nombreuses langues, il permettait seulement de supposer que le créateur était helléniste – ou peut-être même un grec ancien. Nul ne le savait, et nul ne saurait : les membres insistaient pour détruire entièrement leurs archives tous les ans, à l'exception d'une charte traduite et transcrite en de nombreux exemplaires, et dont l'original avait été depuis longtemps perdu. On adhérait en étant parrainé par douze membres sans lien de parenté avec soi, une condition excessivement difficile qui  n'empêchait pas les effectifs de ne pas désemplir.

Du reste, le secret n'était de mise que sur certains aspects, tandis que d'autres faisaient l'objet d'une publicité ouverte : leur but –rechercher le bonheur sur cette Terre en l'incertitude de celui qu'on promettait dans l'au-delà– était partout proclamé.

En revanche, personne ne savait comment, sans carte ni tatouage, les membres pouvaient infailliblement se reconnaître les uns les autres, ni quelle force avait garanti qu'aucun traître n'eût jamais vendu la clé de ce mystère au monde extérieur – lequel était, comme on l'imagine, avide de la connaître. La liste exacte des membres qui, du fait de l'incinération annuelle des archives, ne pouvait sans doute être tenue ou conservée, était un autre objet de curiosité. Il semblait que quiconque voulait entrer sincèrement trouvait comme par hasard sur son chemin les douze parrains nécessaires, et qu'au contraire les espions potentiels ne parvenaient pas à rencontrer un seul membre. La plupart de ceux qui parvenaient à adhérer cessaient tout à fait d'en parler aux profanes, bien qu'ils poursuivissent par ailleurs une vie parfaitement normale.

Enfin, la nature des activités auxquelles, dans des demeures isolées, ils se livraient pour atteindre le bonheur restait nébuleuse. Certains prétendaient qu'ils s'adonnaient à des rites sataniques, d'autres, en général avec un sourire égrillard, à des orgies, et les plus raisonnables enfin, qu'ils lisaient leur journal au coin du feu en devisant gaiement. En effet, les quelques hommes qui se revendiquaient publiquement de leur appartenance à la Société –en général des scientifiques, des écrivains ou des artistes– n'étaient guère sulfureux, et l'on pouvait déduire de leurs propos que les Agathes avaient plutôt l'air d'un club britannique que du culte de Baal. Les paranoïaques qui y voyaient un complot mondial étaient donc peu nombreux, d'autant, nous l'avons dit, qu'elle avait existé depuis l'aube de l'Occident et qu'on avait bien fini par s'habituer à sa présence.

Cela précisé, reprenons.

Ceux qui dans notre récit représentaient la folle jeunesse (ou l'épithète homérique que vous voudrez) arrivèrent donc au bord du lac en demi-lune qui surplombait le village (ou plutôt le trou fumant qui en tenait désormais lieu) – et qui était éloquemment nommé « Lac de Folpense ».

Là, ils s'arrêtèrent un instant, parce que c'était beau.

Les eaux, réputées les plus pures de la région, étaient du turquoise clair des plages tropicales, quoiqu'elles fussent bordées d'un épais bois de pins et de chênes, dont les racines enserraient d'énormes rochers noirs jadis vomis par la gueule du volcan. L'un en particulier, plus gigantesque encore que les autres, s'élevait au-dessus de la canopée : comme sa forme évoquait vaguement un trône, on l'avait surnommé « le siège du Diable », parce que Cthulhu seul sait à quel point les paysans aiment nommer des choses d'après le Diable – particulièrement quand elles sont noires et biscornues. En vérité, il y avait quelque chose d'étrange dans la façon dont il émergeait du sol et des arbres pour s'avancer au-dessus des eaux, presque au centre exact de la cuvette circulaire que formait le cratère volcanique ; mais le nom inquiétant avait sûrement aussi à voir avec cette impression.

Les bords du lac étaient tout à fait vides, et assez propres à la méditation romantique ; nos héros s'assirent.

« Les bords du lac sont tout à fait vides, remarqua Aliocha.

- Et même assez propres à méditer de façon romantique ! renchérit son interlocutrice. »

Puis le vent qui se levait agita les mèches (romanesques) des gosses, et ils se regardèrent en silence.

« Tu sais, Aliocha, reprit Abigail, toute cette histoire est bizarre... Les disparitions que tu m'as racontées, on dirait vraiment le genre de suggestions que feraient des médiums.

- Ça existe vraiment, ces trucs-là ?

- Bien sûr ! Ce n'est pas parce que la science sèche là-dessus que ça n'existe pas !... Enfin, je dois t'avouer que notre situation est un peu particulière. Et le pire, c'est que... Non, oublie ça.

- Comment ça, « oublie ça » ? Qu'est-ce que tu voulais dire ?

- Je... je crois que tout ça un rapport avec toi.

- Plaît-il ? »

Aliocha prit ce bel air abasourdi qui lui allait si bien.

« Depuis le début, expliqua la jeune fille, j'ai senti que tu étais –comment dire ?– spécial.

- Dans... euh... le sens que j'imagine ? fit le russe blanc qui virait au rouge vif.

- Mais non, idiot ! Je veux dire qu'il y a une tache obscure dans ton esprit, quelque chose de caché – un peu comme dans celui mon frère.

- Qu'est-ce qu'Agustin vient faire là-dedans ?

- Je ne sais pas... je ne sais vraiment pas. Je sais juste qu'il pourrait y avoir là-dessous quelque chose que nous ne soupçonnons pas, et ça m'inquiète un peu. »

Et sur ces paroles prophétiques, les jeunes gens reprirent leur silence pensif.

Pendant ce temps-là, devant la maison d'hôtes, une femme mystérieuse se retournait, sans surprise apparente, vers l'Oeste affamé.

Celui-ci, en la voyant de face, marqua un temps d'arrêt : ses cheveux noirs, coiffés à la garçonne –c'est-à-dire si démodés qu'ils en devenaient très modernes–, son long visage fin, un peu austère, qui paraissait à peine trente ans, et ses grands yeux bruns lui disaient quelque chose. Tandis qu'elle cherchait flegmatiquement dans la poche intérieure de son imperméable le briquet sollicité, Agustin se permit de l'interroger.

« Excusez-moi mais... nous connaissons-nous ?

- Peut-être, fit-elle d'une voix profonde. Dans les milieux que je fréquente, on m'appelle Tara, esq.

- Esquire ? Je croyais que seuls les hommes pouvaient être chevaliers en Grande-Bretagne.

- C’est que je suis avocate américaine, et non noble britannique (2). »

Et Tara de lui tendre un briquet d'argent où était gravée en français une étrange devise, Tant la quiert qu'on y parvient.

« Je vous ai donné mon nom, ajouta-t-elle. Puis-je connaître le vôtre ?

- Agustin Oeste, simple estivant.

- Ah ! Peut-être pourrez-vous m'aider !

- J'en serais ravi.

- Pouvez-vous m'indiquer la route de Folpense ? »

Agustin ouvrit la bouche, prêt à répondre, quand une pensée l'arrêta : Tara esq., ça ressemblait beaucoup à un mot qu'il avait entendu répéter récemment... Sans qu'il sût pourquoi, le sentiment diffus d'un danger s'empara de lui.

Ses pensées peinèrent un instant ; Tara, esquire... Tara-esq... – Tarasque !

Soudain, tout lui revint – avec une telle force que ses facultés intellectuelles s'en trouvèrent engourdies.

Avant qu'il pût y réfléchir, son corps réagit et lança un grand crochet du droit dans la direction de son interlocutrice ; celle-ci l'esquiva sans le moindre effort, de même que le second coup de poing qu'il lui décocha. En revanche, son coup de genou à elle trouva bien sa cible, l'estomac de l'Espagnol, que la douleur plia en deux. Avec une grâce irréelle, elle répéta son coup, et acheva son adversaire d'une manchette précise dans la nuque. Perdant l'équilibre, Agustin chut en avant et se retrouva le nez dans la poussière, à quelques centimètres d'un haut talon noir – lequel se permit, en guise de conclusion, de lui taper légèrement le front.

« Ce n'était pas ma meilleure idée », commenta-t-il intérieurement.

À suivre...

(1) « Agathos » = bon, en grec ancien (pour les handicapés des langues mortes qui nous lisent).

(2) Voir cet article.


 

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01 fév 2009

Tom Lehrer

N°27: Bright College Days

"Here's to parties we tossed,
To the games that we lost,
We shall claim that we won them some day.

To the girls young and sweet,
To the spacious back seat
Of our roommate's beat up Chevrolet.

To the beer and benzedrine,
To the way that the dean
Tried so hard to be pals with us all.

To excuses we fibbed,
To the papers we cribbed
From the genius who lived down the hall.

To the tables down at Mory's (wherever that may be)
Let us drink a toast to all we love the best.
We will sleep through all the lectures,
And cheat on the exams,
And we'll pass, and be forgotten with the rest."

Tom Lehrer, Bright College Days. (An Evening Wasted With Tom Lehrer, 1959)

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 Salut les enfants,

D’abord, je voudrais produire un erratum : quand j’écrivais dans ma note précédente « à la semaine prochaine », je voulais bien entendu dire « à dans un mois ». Ha ha ha, quel étourdi je fais...

 


 

Bon, sérieusement, cette année, le concours est en avril ; et d’ici-là j’ai au moins deux devoirs dans chaque matière, donc je risque fort de sauter pas mal de mises à jour dans les prochains mois. Encore une fois, je terminerai Agustin Oeste à tête reposée (si tant est que ce... truc puisse s’écrire sans quelques centilitres d’alcool dans le sang) et je compte bien lâcher aussi quelques alexandrins – voire un ou deux croquis, puisque de nos jours la génération Internet (je me hais pour avoir écrit ça) n’a plus le courage de lire vingt lignes d’affilée si elles ne sont pas entrecoupées de jolies images.

Pour ne pas tout à fait vous laisser en plan, j'ai griffonné un avis peu informé (je ne suis pas le Docteur Orlof ou que sais-je) sur les quelques films que j'ai eu les temps de regarder ces temps-ci, au cinéma ou en DVD – ou même sur l'antique lecteur de VHS familial, qui survit tant bien que mal par perfusion régulière de coups de pieds et d'huile anti-rouille.

 

The Hitchiker's Guide to the Galaxy (Le Guide du voyageur intergalactique) (2005) :

Je veux bien sûr parler de l'adaptation de Garth Jenning du fameux roman de Douglas Adams (lui-même transcrit de la série radiodiffusée du même nom), contre laquelle les nerds partout dans le monde ont levé un poing rageur.

J'ai été, à vrai dire, agréablement surpris : pour un film tout public, il retenait une bonne partie de l'humour désabusé du bouquin, et les éléments outrageusement Hollywoodiens étaient relativement discrets (la romance inepte avec Trillian... beurk). L'esthétique du film était également très sympa, avec des Vogons vraiment répugnants, et un Marvin dont l'énorme crâne dépressif était assez bien vu ; et les passages qui citaient le guide lui-même étaient hilarants.

En fait, les deux aspects qui ont déplu à la presse sont en gros ceux qui m'ont le plus séduit : l'impression de regarder une suite de sketchs reliés entre eux par une intrigue générale assez lâche, qui me semblait plus une référence à l'humour anglais à la façon des Monty Pythons qu'un signe d'inachèvement ; et l'accent plus volontiers mis sur le sourire que sur le rire. Je l'admets, je n'étais pas plié en deux pendant les cent vingt minutes ; pourtant, le film m'a mis durablement de bonne humeur, et c'est déjà un résultat appréciable.

Quant au casting, il était dans l'ensemble plutôt bon : les faiblesses de la prestation de Zooey Deschanel étaient largement éclipsées par celle, étonnamment convaincante, de Mos Def.

Ah, et la bande-son est super.

 

Sleuth (Le Limier) (1972) :

Si je racontais l'intrigue, ne serait-ce qu'un peu, je gâcherais sans doute la surprise que chaque seconde du film représente pour le spectateur ; je dirai donc simplement que c'est un excellent huis clos, et un très bon policier – bien joué, bien écrit, bien tourné : en somme, sans défaut. (Et leur accent britannique est absolument délectable.)

 

Passons aux sorties récentes :

 

Twilight (Oh je ne vais pas m'emmerder avec les complications de la traduction du titre en français soyez-en sûrs) (2008) :

Mes aïeux que ce film est mauvais. Je déteste avoir à le dire aussi brutalement, mais il n'y a absolument rien à y sauver, du jeu constipé à la réalisation prétentieuse, en passant par l'éclairage ridicule (quand le mec scintille j'ai honte pour le studio d'effets spéciaux), et même le maquillage qui trouve le moyen d'être désastreux. Et l'intrigue, ha ha, quelle intrigue ?

Sérieusement, les copains du héros ne se montrent que la nuit (ou par temps couvert ? Ughhh), ils ont des cernes sous les yeux comme moi le dimanche matin, ils traînent toujours ensemble et parlent comme s'ils sortaient d'un roman d'Emily Brontë ; il ne leur manque littéralement qu'une casquette "je suis un vampire" – et pourtant aucun des péquenots du film n'est fichu d'avoir le moindre soupçon sur leur identité. Et ne parlons pas des scènes "dramatiques" où, sans le moindre embryon d'expression (ces gosses ont été formés à l'école du "whoa" de Keanu Reeves), deux adolescents dont je n'ai rien à faire parce qu'ils n'ont aucune personnalité bien définie se regardent longuement dans les yeux – pendant plusieurs dizaines de minutes. Ah et le personnage principal lit dans les pensées, je crois, ou un truc du genre, mais le point est à peine évoqué qu'il disparaît dans les limbes du film pour ne plus jamais resservir.

Le problème profond est le même que celui du roman (si l'original est passablement écrit, la traduction française, elle, est franchement illisible) : le thème des vampires est tout à fait gratuit. Il pourrait aussi bien s'agir de mafiosi, ou de loups-garous, ou d'extraterrestres caoutchouteux ; S. Meyer s'est contentée de plaquer des clichés de fantasy sur une histoire d'amour impossible qui s'en serait aussi bien passée, et que cela ne rend guère plus originale. Les vampires sont juste là pour faire cool, et ça, en termes d'écriture, c'est un péché mortel – d'ailleurs plutôt caractéristique des fan-fictions que des romans publiés. Enfin, quand on voit ce qui se vend le plus en France... mais assez divagué.

(Un vampire végétarien ?... Ce film se fout de ma gueule. Et tous les thèmes abordés sont presque dérangeants tellement ils sont freudiens...)

 

Australia (2008) :

Enfin un film qui nie de façon obscène les programmes de purification ethnique et les déportations d'aborigènes, en montrant une Australie irréaliste et condescendante ! Bravo de tout cœur aux officiels qui l'ont sponsorisé.


 

Je voudrais aussi produire deux théories :

 

Sur la bohême

C'est amusant de constater que les vieux mots d'esprits des socialistes sur les radicaux ("le cœur à gauche, le portefeuille à droite", "les radicaux sont comme les radis, rouges à l'extérieur, blancs à l'intérieur", et le merveilleux "restaurant socialiste, cuisine bourgeoise") s'appliquent avec une telle perfection à cette plaie parisienne que sont les bourgeois-bohême.

Mettons les choses au clair : je n'ai rien contre la gauche (c'est une litote), je n'ai rien contre la droite (modérée), mais ces opinions politiques à la mode, qu'on adopte pour avoir l'air fin et justifier son joli keffieh, je serai sincère, elles me hérissent.

Or, être un bobo, dans l'immense majorité des cas, c'est avoir son cul hypocrite entre le fauteuil confortable des intérêts bourgeois et le tabouret revendicatif made in Blum et compagnie – ce qui se justifie par une connaissance approximative d'un ou deux passages de Marx, tout comme ils croient tout savoir au reggae pour avoir écouté deux morceaux de Marley (quelle merveilleuse ouverture d'esprit).

D'où mon mauvais esprit : s'inquiéter du cours de son portefeuille d'actions est de mauvais aloi quand on se revendique d'un poème de Rimbaud.

Du reste, si ces gens-là s'étaient révélés à la hauteur de leurs convictions revendiquées, peut-être qu'en tant d'années de Cinquième République (avec plein de majuscules) on aurait eu plus d'un malheureux président socialiste, qui d'ailleurs ne l'était pas tant que ça. (Cela dit, je ne suis pas analyste politique, et je dis sûrement des absurdités. Le cœur du message persiste : je déteste les bobos.)

Merci de votre attention (je devrais ressortir cette tirade comme toast à la fin d'un dîner).

 

I went to prepa and all I got was this lousy shirt

Plus j'y réfléchis, et plus je pense que la prépa littéraire n'est pas une affaire sérieuse, quelque chose qui nous préparerait efficacement aux concours (le seul que nous briguions officiellement a moins de cinq pour cent de réussite !), mais plutôt une sorte de Purgatoire où la providence fait échouer les élèves qui ont commis des crimes affreux dans des vies antérieures. Je ne sais pas très bien ce que j'ai fait de si horrible dans ma précédente existence ; mais en tout cas, au bout de trois ans, je peux vous dire que je l'ai expié !

En effet, au fil des dissertations et des nuits blanches, des versions à la chaîne (qui n'ont hélas que peu pallié mon incapacité chronique à aimer le latin), des devoirs grattés au dernier moment – à force de passer six ou sept heures d'affilée devant un sujet laconique ("comment peut-on gouverner des hommes ?" – mais encore ?) ou de s'emmêler les époques devant un examinateur sans indulgence, le khâgneux développe une sorte de sentiment de la fatalité : tout cela était écrit, et ce n'est qu'après en avoir bien bavé qu'on lui permettra de recouvrer sa liberté.

Mais cette liberté (passez-moi cette rudesse), putain, qu'est-ce qu'elle nous manque ! On a à mon âge (mais vous, lecteur, vous êtes sans doute bien plus vieux) un atavisme de faire la fête qu'un commentaire en anglais à rendre pour le lendemain contredit douloureusement. Dans quelques années, vétérans burinés, nous regarderons sans nostalgie cette époque studieuse, et, le regard fier, de nos lèvres viriles (ou féminines, pardon à mes lectrices éventuelles) nous lâcherons : "pendant ces années, nous avons souffert."

La prépa, c'est un peu notre Vietnam.

 

Et sinon, vous, les faculteux, ça va ?

 

 

PS : Je plaisante, bien entendu.

 

 

PPS : Tout le monde sait que la prépa a été inventée par Hitler et Staline.

 

 

PPPS : Quand ils discutaient aux Enfers.

 

 

PPPPS : Avec Mussolini.

 

 

PPPPPS : Et Pol Pot.

 

 

...

 

 

So long, and thanks for all the fish !

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11 jan 2009

Bob Dylan

N°26: Misère !

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Et mon travail ici est achevé. Je pars pour de nouvelles aventures... (À la semaine prochaine, les aminches.)

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