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Zappa

Il est de retour ! Encore plus grand ! Encore plus roux ! Encore plus banal !

Dans ce chapitre, tremblez face à la gueule du volcan éteint !... Contemplez, éberlués, le « siège du Diable », avec Abigail et Aliocha !... Mangez du pop-corn avec indifférence pendant que notre héros ne résout rien du tout !

(Les sept premiers chapitres sont ici. Plus que deux...)
(Edit : Je hais la neige.)
 

Chapitre 8 : De l'importance d'une alimentation équilibrée.

Agustin, faute de savoir quoi faire pour prévenir toutes des disparitions spontanées (ou pour remédier à celles qui s'étaient déjà produites), fit ce que tous les héros de romans d'aventure négligent quand ils sont confrontés à des circonstances étranges et inquiétantes : il décida de partir déjeuner.

Car il se souvenait encore des enseignements de l'école militaire : confronté à un blessé, il fallait toujours, lui semblait-il, s'assurer d'abord que sa propre position était sans danger avant de le secourir sans quoi il se fût agi d'efforts vains. L'analogie était un peu tirée par les cheveux ; avant de porter secours à son honneur blessé, le grand roux décréta pourtant qu'il devait assurer sa propre conservation et celle-ci passait par une collation copieuse, et éventuellement une sieste. Puisque les habitants du village avaient été évacués d'une façon ou d'une autre, rien ne pressait dans la résolution de l'énigme... Il pouvait bien s'extraire un instant de cette histoire insensée.

Avec un dernier regard pour le cratère qui, deux heures plus tôt, était un charmant village médiéval, notre vaillant héros s'engagea donc de nouveau sur les chemins vicinaux au coin desquels, comme chacun sait, l'aventure attend les aventureux (et les victuailles les affamés).

Et, comme cela arrive souvent, son esprit vaqua tandis qu'il marchait, et tâcha de démêler le bizarre nœud gordien qui venait de lui échoir, lui qui n'avait jamais demandé à personne de dominer quoi que ce soit. Il sentait bien que la solution résidait quelque part dans son esprit – qu'il l'avait pour ainsi dire sur le bout des synapses ; mais celle-ci ne lui revenait pas plus que le rêve étrange qu'il venait de faire, lequel ne lui évoquait guère que la vague silhouette d'un épouvantail vêtu –détail étrange– d'un uniforme de la Royal Navy.

Tarasque, Tarasque... Ce mot également avait en lui il ne savait quel écho profond l'idée d'un devoir, comme si on lui avait confié une mission importante longtemps auparavant. Il sentait bien que c'était la seule façon de donner un sens à cet imbroglio dantesque, mais malgré ses efforts de réflexion il ne parvenait pas à poser le neurone dessus.

Plus il tâchait de se souvenir, moins il y parvenait ; la situation devint rapidement frustrante, d'autant qu'il avait le ventre creux. Quand il descendit dans le chemin (creux lui aussi !) qui menait à la pension, il décida pour se détendre de s'accorder une cigarette ; toutefois, ce jour-là, tout était ligué contre lui, car, la clope aux lèvres, il ne parvint plus à retrouver son briquet.

Il leva alors les yeux : devant l'hacienda blanche, à sa surprise modérée (il venait de vivre des évènements autrement plus étonnants) se détachait nettement une fine silhouette féminine dans un imperméable beige seyant mal à la saison, qui lui tournait le dos. Tous ces ennuis l'avaient échaudé : aussi s'approcha-t-il avec une furtivité féline, et, quand il fut arrivé derrière elle, se contenta-t-il de lui tapoter légèrement l'épaule.

« Excusez-moi, madame, fit-il sur le ton le plus urbain du monde. Auriez-vous du feu ? »

Au moment exact où notre héros proférait cette absurdité, Abigail et Aliocha parvenaient, à travers le maquis, jusqu'au sommet du volcan, et débouchaient sur les bords du lac.

Mais avant de poursuivre, permettez-moi de digresser sur un sujet qui va nous occuper sous peu :  il s'agit de choses évidentes pour nos protagonistes – mais prenons garde qu'elles le soient aussi pour le lecteur.

Aussi loin qu'on pût se souvenir, la Société des Agathes (1) avait existé, et, quoiqu'elle n'eût guère assumé au fil des siècles de rôle politique fameux, sa présence était abondamment documentée par les travaux des historiens présents et anciens. Sa devise, « Tant la quiert qu'on y parvient », était un ajout tardif : son origine était sans doute à chercher dans un poème de François Villon, dont on ignorait s'il avait ou non été membre de la Société. Quant à son nom, traduit de façon semblable dans de nombreuses langues, il permettait seulement de supposer que le créateur était helléniste – ou peut-être même un grec ancien. Nul ne le savait, et nul ne saurait : les membres insistaient pour détruire entièrement leurs archives tous les ans, à l'exception d'une charte traduite et transcrite en de nombreux exemplaires, et dont l'original avait été depuis longtemps perdu. On adhérait en étant parrainé par douze membres sans lien de parenté avec soi, une condition excessivement difficile qui  n'empêchait pas les effectifs de ne pas désemplir.

Du reste, le secret n'était de mise que sur certains aspects, tandis que d'autres faisaient l'objet d'une publicité ouverte : leur but –rechercher le bonheur sur cette Terre en l'incertitude de celui qu'on promettait dans l'au-delà– était partout proclamé.

En revanche, personne ne savait comment, sans carte ni tatouage, les membres pouvaient infailliblement se reconnaître les uns les autres, ni quelle force avait garanti qu'aucun traître n'eût jamais vendu la clé de ce mystère au monde extérieur – lequel était, comme on l'imagine, avide de la connaître. La liste exacte des membres qui, du fait de l'incinération annuelle des archives, ne pouvait sans doute être tenue ou conservée, était un autre objet de curiosité. Il semblait que quiconque voulait entrer sincèrement trouvait comme par hasard sur son chemin les douze parrains nécessaires, et qu'au contraire les espions potentiels ne parvenaient pas à rencontrer un seul membre. La plupart de ceux qui parvenaient à adhérer cessaient tout à fait d'en parler aux profanes, bien qu'ils poursuivissent par ailleurs une vie parfaitement normale.

Enfin, la nature des activités auxquelles, dans des demeures isolées, ils se livraient pour atteindre le bonheur restait nébuleuse. Certains prétendaient qu'ils s'adonnaient à des rites sataniques, d'autres, en général avec un sourire égrillard, à des orgies, et les plus raisonnables enfin, qu'ils lisaient leur journal au coin du feu en devisant gaiement. En effet, les quelques hommes qui se revendiquaient publiquement de leur appartenance à la Société –en général des scientifiques, des écrivains ou des artistes– n'étaient guère sulfureux, et l'on pouvait déduire de leurs propos que les Agathes avaient plutôt l'air d'un club britannique que du culte de Baal. Les paranoïaques qui y voyaient un complot mondial étaient donc peu nombreux, d'autant, nous l'avons dit, qu'elle avait existé depuis l'aube de l'Occident et qu'on avait bien fini par s'habituer à sa présence.

Cela précisé, reprenons.

Ceux qui dans notre récit représentaient la folle jeunesse (ou l'épithète homérique que vous voudrez) arrivèrent donc au bord du lac en demi-lune qui surplombait le village (ou plutôt le trou fumant qui en tenait désormais lieu) – et qui était éloquemment nommé « Lac de Folpense ».

Là, ils s'arrêtèrent un instant, parce que c'était beau.

Les eaux, réputées les plus pures de la région, étaient du turquoise clair des plages tropicales, quoiqu'elles fussent bordées d'un épais bois de pins et de chênes, dont les racines enserraient d'énormes rochers noirs jadis vomis par la gueule du volcan. L'un en particulier, plus gigantesque encore que les autres, s'élevait au-dessus de la canopée : comme sa forme évoquait vaguement un trône, on l'avait surnommé « le siège du Diable », parce que Cthulhu seul sait à quel point les paysans aiment nommer des choses d'après le Diable – particulièrement quand elles sont noires et biscornues. En vérité, il y avait quelque chose d'étrange dans la façon dont il émergeait du sol et des arbres pour s'avancer au-dessus des eaux, presque au centre exact de la cuvette circulaire que formait le cratère volcanique ; mais le nom inquiétant avait sûrement aussi à voir avec cette impression.

Les bords du lac étaient tout à fait vides, et assez propres à la méditation romantique ; nos héros s'assirent.

« Les bords du lac sont tout à fait vides, remarqua Aliocha.

- Et même assez propres à méditer de façon romantique ! renchérit son interlocutrice. »

Puis le vent qui se levait agita les mèches (romanesques) des gosses, et ils se regardèrent en silence.

« Tu sais, Aliocha, reprit Abigail, toute cette histoire est bizarre... Les disparitions que tu m'as racontées, on dirait vraiment le genre de suggestions que feraient des médiums.

- Ça existe vraiment, ces trucs-là ?

- Bien sûr ! Ce n'est pas parce que la science sèche là-dessus que ça n'existe pas !... Enfin, je dois t'avouer que notre situation est un peu particulière. Et le pire, c'est que... Non, oublie ça.

- Comment ça, « oublie ça » ? Qu'est-ce que tu voulais dire ?

- Je... je crois que tout ça un rapport avec toi.

- Plaît-il ? »

Aliocha prit ce bel air abasourdi qui lui allait si bien.

« Depuis le début, expliqua la jeune fille, j'ai senti que tu étais –comment dire ?– spécial.

- Dans... euh... le sens que j'imagine ? fit le russe blanc qui virait au rouge vif.

- Mais non, idiot ! Je veux dire qu'il y a une tache obscure dans ton esprit, quelque chose de caché – un peu comme dans celui mon frère.

- Qu'est-ce qu'Agustin vient faire là-dedans ?

- Je ne sais pas... je ne sais vraiment pas. Je sais juste qu'il pourrait y avoir là-dessous quelque chose que nous ne soupçonnons pas, et ça m'inquiète un peu. »

Et sur ces paroles prophétiques, les jeunes gens reprirent leur silence pensif.

Pendant ce temps-là, devant la maison d'hôtes, une femme mystérieuse se retournait, sans surprise apparente, vers l'Oeste affamé.

Celui-ci, en la voyant de face, marqua un temps d'arrêt : ses cheveux noirs, coiffés à la garçonne –c'est-à-dire si démodés qu'ils en devenaient très modernes–, son long visage fin, un peu austère, qui paraissait à peine trente ans, et ses grands yeux bruns lui disaient quelque chose. Tandis qu'elle cherchait flegmatiquement dans la poche intérieure de son imperméable le briquet sollicité, Agustin se permit de l'interroger.

« Excusez-moi mais... nous connaissons-nous ?

- Peut-être, fit-elle d'une voix profonde. Dans les milieux que je fréquente, on m'appelle Tara, esq.

- Esquire ? Je croyais que seuls les hommes pouvaient être chevaliers en Grande-Bretagne.

- C’est que je suis avocate américaine, et non noble britannique (2). »

Et Tara de lui tendre un briquet d'argent où était gravée en français une étrange devise, Tant la quiert qu'on y parvient.

« Je vous ai donné mon nom, ajouta-t-elle. Puis-je connaître le vôtre ?

- Agustin Oeste, simple estivant.

- Ah ! Peut-être pourrez-vous m'aider !

- J'en serais ravi.

- Pouvez-vous m'indiquer la route de Folpense ? »

Agustin ouvrit la bouche, prêt à répondre, quand une pensée l'arrêta : Tara esq., ça ressemblait beaucoup à un mot qu'il avait entendu répéter récemment... Sans qu'il sût pourquoi, le sentiment diffus d'un danger s'empara de lui.

Ses pensées peinèrent un instant ; Tara, esquire... Tara-esq... – Tarasque !

Soudain, tout lui revint – avec une telle force que ses facultés intellectuelles s'en trouvèrent engourdies.

Avant qu'il pût y réfléchir, son corps réagit et lança un grand crochet du droit dans la direction de son interlocutrice ; celle-ci l'esquiva sans le moindre effort, de même que le second coup de poing qu'il lui décocha. En revanche, son coup de genou à elle trouva bien sa cible, l'estomac de l'Espagnol, que la douleur plia en deux. Avec une grâce irréelle, elle répéta son coup, et acheva son adversaire d'une manchette précise dans la nuque. Perdant l'équilibre, Agustin chut en avant et se retrouva le nez dans la poussière, à quelques centimètres d'un haut talon noir – lequel se permit, en guise de conclusion, de lui taper légèrement le front.

« Ce n'était pas ma meilleure idée », commenta-t-il intérieurement.

À suivre...

(1) « Agathos » = bon, en grec ancien (pour les handicapés des langues mortes qui nous lisent).

(2) Voir cet article.


 

Poll #1345490 Que va faire Agustin ?
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Dans le prochain chapitre, Agustin va...

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