Il est de retour ! Encore plus grand ! Encore plus roux ! Encore plus banal !
Dans ce chapitre, tremblez face à la gueule du volcan éteint !... Contemplez, éberlués, le « siège du Diable », avec Abigail et Aliocha !... Mangez du pop-corn avec indifférence pendant que notre héros ne résout rien du tout !
(Les sept premiers chapitres sont ici. Plus que deux...)
(Edit : Je hais la neige.
Chapitre 8 : De l'importance d'une alimentation équilibrée.
Agustin, faute de savoir quoi faire pour prévenir toutes des disparitions spontanées (ou pour remédier à celles qui s'étaient déjà produites), fit ce que tous les héros de romans d'aventure négligent quand ils sont confrontés à des circonstances étranges et inquiétantes : il décida de partir déjeuner.
Car il se souvenait encore des enseignements de l'école militaire : confronté à un blessé, il fallait toujours, lui semblait-il, s'assurer d'abord que sa propre position était sans danger avant de le secourir – sans quoi il se fût agi d'efforts vains. L'analogie était un peu tirée par les cheveux ; avant de porter secours à son honneur blessé, le grand roux décréta pourtant qu'il devait assurer sa propre conservation – et celle-ci passait par une collation copieuse, et éventuellement une sieste. Puisque les habitants du village avaient été évacués d'une façon ou d'une autre, rien ne pressait dans la résolution de l'énigme... Il pouvait bien s'extraire un instant de cette histoire insensée.
Avec un dernier regard pour le cratère qui, deux heures plus tôt, était un charmant village médiéval, notre vaillant héros s'engagea donc de nouveau sur les chemins vicinaux au coin desquels, comme chacun sait, l'aventure attend les aventureux (et les victuailles les affamés).
Et, comme cela arrive souvent, son esprit vaqua tandis qu'il marchait, et tâcha de démêler le bizarre nœud gordien qui venait de lui échoir, lui qui n'avait jamais demandé à personne de dominer quoi que ce soit. Il sentait bien que la solution résidait quelque part dans son esprit – qu'il l'avait pour ainsi dire sur le bout des synapses ; mais celle-ci ne lui revenait pas plus que le rêve étrange qu'il venait de faire, lequel ne lui évoquait guère que la vague silhouette d'un épouvantail vêtu –détail étrange– d'un uniforme de la Royal Navy.
Tarasque, Tarasque... Ce mot également avait en lui il ne savait quel écho profond – l'idée d'un devoir, comme si on lui avait confié une mission importante longtemps auparavant. Il sentait bien que c'était la seule façon de donner un sens à cet imbroglio dantesque, mais malgré ses efforts de réflexion il ne parvenait pas à poser le neurone dessus.
Plus il tâchait de se souvenir, moins il y parvenait ; la situation devint rapidement frustrante, d'autant qu'il avait le ventre creux. Quand il descendit dans le chemin (creux lui aussi !) qui menait à la pension, il décida pour se détendre de s'accorder une cigarette ; toutefois, ce jour-là, tout était ligué contre lui, car, la clope aux lèvres, il ne parvint plus à retrouver son briquet.
Il leva alors les yeux : devant l'hacienda blanche, à sa surprise modérée (il venait de vivre des évènements autrement plus étonnants) se détachait nettement une fine silhouette féminine dans un imperméable beige seyant mal à la saison, qui lui tournait le dos. Tous ces ennuis l'avaient échaudé : aussi s'approcha-t-il avec une furtivité féline, et, quand il fut arrivé derrière elle, se contenta-t-il de lui tapoter légèrement l'épaule.
« Excusez-moi, madame, fit-il sur le ton le plus urbain du monde. Auriez-vous du feu ? »
Au moment exact où notre héros proférait cette absurdité, Abigail et Aliocha parvenaient, à travers le maquis, jusqu'au sommet du volcan, et débouchaient sur les bords du lac.
Mais avant de poursuivre, permettez-moi de digresser sur un sujet qui va nous occuper sous peu : il s'agit de choses évidentes pour nos protagonistes – mais prenons garde qu'elles le soient aussi pour le lecteur.
Aussi loin qu'on pût se souvenir, la Société des Agathes (1) avait existé, et, quoiqu'elle n'eût guère assumé au fil des siècles de rôle politique fameux, sa présence était abondamment documentée par les travaux des historiens présents et anciens. Sa devise, « Tant la quiert qu'on y parvient », était un ajout tardif : son origine était sans doute à chercher dans un poème de François Villon, dont on ignorait s'il avait ou non été membre de la Société. Quant à son nom, traduit de façon semblable dans de nombreuses langues, il permettait seulement de supposer que le créateur était helléniste – ou peut-être même un grec ancien. Nul ne le savait, et nul ne saurait : les membres insistaient pour détruire entièrement leurs archives tous les ans, à l'exception d'une charte traduite et transcrite en de nombreux exemplaires, et dont l'original avait été depuis longtemps perdu. On adhérait en étant parrainé par douze membres sans lien de parenté avec soi, une condition excessivement difficile qui n'empêchait pas les effectifs de ne pas désemplir.
Du reste, le secret n'était de mise que sur certains aspects, tandis que d'autres faisaient l'objet d'une publicité ouverte : leur but –rechercher le bonheur sur cette Terre en l'incertitude de celui qu'on promettait dans l'au-delà– était partout proclamé.
En revanche, personne ne savait comment, sans carte ni tatouage, les membres pouvaient infailliblement se reconnaître les uns les autres, ni quelle force avait garanti qu'aucun traître n'eût jamais vendu la clé de ce mystère au monde extérieur – lequel était, comme on l'imagine, avide de la connaître. La liste exacte des membres qui, du fait de l'incinération annuelle des archives, ne pouvait sans doute être tenue ou conservée, était un autre objet de curiosité. Il semblait que quiconque voulait entrer sincèrement trouvait comme par hasard sur son chemin les douze parrains nécessaires, et qu'au contraire les espions potentiels ne parvenaient pas à rencontrer un seul membre. La plupart de ceux qui parvenaient à adhérer cessaient tout à fait d'en parler aux profanes, bien qu'ils poursuivissent par ailleurs une vie parfaitement normale.
Enfin, la nature des activités auxquelles, dans des demeures isolées, ils se livraient pour atteindre le bonheur restait nébuleuse. Certains prétendaient qu'ils s'adonnaient à des rites sataniques, d'autres, en général avec un sourire égrillard, à des orgies, et les plus raisonnables enfin, qu'ils lisaient leur journal au coin du feu en devisant gaiement. En effet, les quelques hommes qui se revendiquaient publiquement de leur appartenance à la Société –en général des scientifiques, des écrivains ou des artistes– n'étaient guère sulfureux, et l'on pouvait déduire de leurs propos que les Agathes avaient plutôt l'air d'un club britannique que du culte de Baal. Les paranoïaques qui y voyaient un complot mondial étaient donc peu nombreux, d'autant, nous l'avons dit, qu'elle avait existé depuis l'aube de l'Occident et qu'on avait bien fini par s'habituer à sa présence.
Cela précisé, reprenons.
Ceux qui dans notre récit représentaient la folle jeunesse (ou l'épithète homérique que vous voudrez) arrivèrent donc au bord du lac en demi-lune qui surplombait le village (ou plutôt le trou fumant qui en tenait désormais lieu) – et qui était éloquemment nommé « Lac de Folpense ».
Là, ils s'arrêtèrent un instant, parce que c'était beau.
Les eaux, réputées les plus pures de la région, étaient du turquoise clair des plages tropicales, quoiqu'elles fussent bordées d'un épais bois de pins et de chênes, dont les racines enserraient d'énormes rochers noirs jadis vomis par la gueule du volcan. L'un en particulier, plus gigantesque encore que les autres, s'élevait au-dessus de la canopée : comme sa forme évoquait vaguement un trône, on l'avait surnommé « le siège du Diable », parce que Cthulhu seul sait à quel point les paysans aiment nommer des choses d'après le Diable – particulièrement quand elles sont noires et biscornues. En vérité, il y avait quelque chose d'étrange dans la façon dont il émergeait du sol et des arbres pour s'avancer au-dessus des eaux, presque au centre exact de la cuvette circulaire que formait le cratère volcanique ; mais le nom inquiétant avait sûrement aussi à voir avec cette impression.
Les bords du lac étaient tout à fait vides, et assez propres à la méditation romantique ; nos héros s'assirent.
« Les bords du lac sont tout à fait vides, remarqua Aliocha.
- Et même assez propres à méditer de façon romantique ! renchérit son interlocutrice. »
Puis le vent qui se levait agita les mèches (romanesques) des gosses, et ils se regardèrent en silence.
« Tu sais, Aliocha, reprit Abigail, toute cette histoire est bizarre... Les disparitions que tu m'as racontées, on dirait vraiment le genre de suggestions que feraient des médiums.
- Ça existe vraiment, ces trucs-là ?
- Bien sûr ! Ce n'est pas parce que la science sèche là-dessus que ça n'existe pas !... Enfin, je dois t'avouer que notre situation est un peu particulière. Et le pire, c'est que... Non, oublie ça.
- Comment ça, « oublie ça » ? Qu'est-ce que tu voulais dire ?
- Je... je crois que tout ça un rapport avec toi.
- Plaît-il ? »
Aliocha prit ce bel air abasourdi qui lui allait si bien.
« Depuis le début, expliqua la jeune fille, j'ai senti que tu étais –comment dire ?– spécial.
- Dans... euh... le sens que j'imagine ? fit le russe blanc qui virait au rouge vif.
- Mais non, idiot ! Je veux dire qu'il y a une tache obscure dans ton esprit, quelque chose de caché – un peu comme dans celui mon frère.
- Qu'est-ce qu'Agustin vient faire là-dedans ?
- Je ne sais pas... je ne sais vraiment pas. Je sais juste qu'il pourrait y avoir là-dessous quelque chose que nous ne soupçonnons pas, et ça m'inquiète un peu. »
Et sur ces paroles prophétiques, les jeunes gens reprirent leur silence pensif.
Pendant ce temps-là, devant la maison d'hôtes, une femme mystérieuse se retournait, sans surprise apparente, vers l'Oeste affamé.
Celui-ci, en la voyant de face, marqua un temps d'arrêt : ses cheveux noirs, coiffés à la garçonne –c'est-à-dire si démodés qu'ils en devenaient très modernes–, son long visage fin, un peu austère, qui paraissait à peine trente ans, et ses grands yeux bruns lui disaient quelque chose. Tandis qu'elle cherchait flegmatiquement dans la poche intérieure de son imperméable le briquet sollicité, Agustin se permit de l'interroger.
« Excusez-moi mais... nous connaissons-nous ?
- Peut-être, fit-elle d'une voix profonde. Dans les milieux que je fréquente, on m'appelle Tara, esq.
- Esquire ? Je croyais que seuls les hommes pouvaient être chevaliers en Grande-Bretagne.
- C’est que je suis avocate américaine, et non noble britannique (2). »
Et Tara de lui tendre un briquet d'argent où était gravée en français une étrange devise, Tant la quiert qu'on y parvient.
« Je vous ai donné mon nom, ajouta-t-elle. Puis-je connaître le vôtre ?
- Agustin Oeste, simple estivant.
- Ah ! Peut-être pourrez-vous m'aider !
- J'en serais ravi.
- Pouvez-vous m'indiquer la route de Folpense ? »
Agustin ouvrit la bouche, prêt à répondre, quand une pensée l'arrêta : Tara esq., ça ressemblait beaucoup à un mot qu'il avait entendu répéter récemment... Sans qu'il sût pourquoi, le sentiment diffus d'un danger s'empara de lui.
Ses pensées peinèrent un instant ; Tara, esquire... Tara-esq... – Tarasque !
Soudain, tout lui revint – avec une telle force que ses facultés intellectuelles s'en trouvèrent engourdies.
Avant qu'il pût y réfléchir, son corps réagit et lança un grand crochet du droit dans la direction de son interlocutrice ; celle-ci l'esquiva sans le moindre effort, de même que le second coup de poing qu'il lui décocha. En revanche, son coup de genou à elle trouva bien sa cible, l'estomac de l'Espagnol, que la douleur plia en deux. Avec une grâce irréelle, elle répéta son coup, et acheva son adversaire d'une manchette précise dans la nuque. Perdant l'équilibre, Agustin chut en avant et se retrouva le nez dans la poussière, à quelques centimètres d'un haut talon noir – lequel se permit, en guise de conclusion, de lui taper légèrement le front.
« Ce n'était pas ma meilleure idée », commenta-t-il intérieurement.
À suivre...
(1) « Agathos » = bon, en grec ancien (pour les handicapés des langues mortes qui nous lisent).
(2) Voir cet article.
Poll #1345490 Que va faire Agustin ?
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Dans le prochain chapitre, Agustin va...
...continuer à se battre bêtement.![]()
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...se demander si un malentendu ne s'est pas produit.![]()
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- Location:"I feel like I live in a world made of... cardboard."
- Mood:
Blah. - Music:Chicago OST, "We Both Reached For The Gun"
Electre : Demande au mendiant. Il le sait.
Le mendiant : Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore. »
(Jean Giraudoux, Electre, Acte II, scène 10.)
Non, vous n'avez pas rêvé, c'est bien un nouveau chapitre des Mirifiques Aventures que je vous offre aujourd'hui, avec 50% de dialogue ennuyeux supplémentaire ! et des vrais morceaux d'explication dedans. Mais avant, partageons un petit moment de misère humaine que j'ai vécu dans le métro.
(La scène est dans le métro parisien. Deux jeunes filles discutent du baccalauréat qui s'approche, à deux pas d'un étudiant assis sur un strapontin et qui lit un épais roman.)
Cruche n°1 : Mais Hitler, il était pas communiste ?
L'étudiant : (facepalm)
(Toute ressemblance avec une situation réelle me fait bien marrer.)
Chapitre septième : Où l’on s’explique enfin !
Abigail Azad était de ces personnes qu’une intense vie intérieure ne dispensait pas de se tourner vers autrui, bien au contraire ; elle tenait à faire partager ses illuminations au reste du monde, qu’il le veuille ou non. Aussi, et bien qu’Aliocha fût intimidé par les airs mystiques que la sœur d’Agustin se donnait, les deux jeunes gens engagèrent-ils une discussion amicale à leur réveil. Qu’on ne s’étonne pas de l’aspect décalé d’une telle conduite en un tel lieu ! Entre gens du meilleur monde comme l’étaient nos héros, entretenir la conversation est un devoir prioritaire, bien plus que de s’étonner des mystères et autres deus ex machina vulgaires qui pouvaient se produire.
Contrairement à Agustin, ils s’éveillèrent là où ils s’étaient assoupis. C’était un confort qu’ils n’appréciaient guère, dans leur insouciance... La fin de leur sieste ne fut pas pourtant exempte de surprises : en premier lieu, il était naturel qu’ils se demandassent quelle force les avait poussés à s’assoupir si brusquement, et à s’éveiller de même. Ils trouvèrent aussi un sujet d’inquiétude (assez modeste, il est vrai) dans l’absence d’Agustin.
Inquiétude modeste, car cet homme –qui leur apparaissait à tous deux comme un frère et un mentor– était à leur avis amplement capable de se débrouiller seul. De surcroît, ils ne savaient s’il avait succombé à la même torpeur qu’eux, ou s’il était parti en chercher la cause ; auquel cas ils n’avaient qu’à se tourner les pouces en l’attendant. Ce qu’ils commencèrent à faire sans délai.
« C’est quand même bizarre, toute cette histoire, fit Aliocha d’un air mystérieux.
- Tu as une idée là-dessus ?
- Ah, euh, non, pas vraiment... Je disais juste ça histoire de discuter. De toute façon Agustin va régler le problème, comme d’habitude !
- Comme d’habitude, murmura Abigail avec une pointe de lassitude.
- Ça t’ennuie, on dirait.
- Non, non, se justifia-t-elle. J’ai juste un mauvais pressentiment. Et puis les cartes...
- Ne me sors pas le tarot, protesta le jeune homme en ricanant, il y a un truc qui t’ennuie et c’est pas les astres.
- Ce ne sont pas, corrigea-t-elle automatiquement. Et puis qu’est-ce que tu en sais, au juste ?
- Tu m’as dit avant-hier que le tarot, c’était des conneries.
- Bon, c’est vrai que... Enfin... T’en n’as pas marre, toi, de laisser mon frangin faire tout le boulot ?
- C’est plutôt reposant.
- Ennuyeux, reprit-elle.
- Qu’est-ce que tu veux y faire ?
- Je n’sais pas, moi, enquêter, agir, faire quelque chose !
- Monter jusqu’au lac, ça te dirait ? proposa-t-il après un long silence concentré. C’est pas l’aventure, mais ça va nous occuper.
- Ça me va. »
Et les voilà partis vers le sommet du volcan, pour des péripéties modérément utiles et raisonnablement mystérieuses. Qu’arrivait-il à Agustin pendant ces palabres ?
Agustin regardait l’épouvantail, et réciproquement. Celui-ci s’était arrêté en plein milieu d’une phrase et avait penché sa tête de paille, comme s’il entendait un bruit suspect. Or Agustin n’entendait rien que le vent qui soufflait dans sa tignasse rousse...
Mais soudain, il y eut derrière notre héros comme un grognement sourd, qui s’amplifia et se gonfla bientôt pour devenir un miaulement gigantesque. Le vaillant Espagnol resta pétrifié quelques secondes. Puis, il commença à se retourner, lentement et sans gestes brusques –c’est-à-dire sans autre geste brusque que le sursaut de surprise qu’il eut en découvrant ce qui venait d’atterrir derrière lui.
C’était... une espèce de félin géant, noir, échevelé, qui devait faire près de deux mètres au garrot. Sa tête était trop grosse, d’une rondeur étonnante, et recouverte comme une pelote d’épingles d’une constellation de moustaches rigides ; dans cette masse sombre et hirsute se dégageaient deux yeux verts, ronds, et deux rangées de dents acérées si blanches qu’elles semblaient briller de leur propre éclat. Ajoutez à cela de longues oreilles saillantes, semblables aux cornes d’un diable, et des pattes griffues, et vous aurez une idée de l’effroi que ressentit alors Oeste.
Çà et là, des morceaux de tissu semblaient avoir été cousus sur sa fourrure ébouriffée, et lui donnaient l’air d’une peluche rapiécée ; mais son sourire inquiétant n’avait rien d’agressif. Agustin se souvint alors que ce n’était qu’un rêve –du moins le croyait-il– et reprit ses esprits.
« Et vous, demanda-il calmement à la créature, qu’êtes-vous, au juste ? Et pouvez-vous me dire ce que je fais ici ? »
Et à sa grande surprise, le félin répondit, d’une voix sifflante :
« Pas d’impatience, petit homme. Vous aurez toutes les réponses en temps voulu.
- Vous me fatiguez avec vos charades. Venez-en au fait !
- Pour commencer, mon nom est Orco, et je suis un croquemitaine.
- Admettons – où suis-je, et pourquoi y suis-je ?
- Vous êtes dans notre monde, les Limbes : c’est Scarecrows qui vous y a fait venir, parce que nous avions besoin de vous.
- Merveilleux, commenta le jeune homme avec agacement. Cela n’aurait-il pas un rapport avec Folpense, par hasard ?
- Si, bien entendu... Mais je vous sens incrédule. Laissez-moi vous expliquer. »
Agustin se contenta de hocher la tête d’un air défiant, prêt à se réveiller d’un moment à l’autre de ce songe étrange. Le croquemitaine reprit, d’une voix de conteur.
« Notre monde existe depuis que vous avez commencé à vous inventer des Dieux pour peupler le ciel... C’est une sorte d’inconscient collectif, un imaginaire universel qui s’est mis à exister de lui-même... Un lieu où se réfugient les victimes du scepticisme moder...
- Epargnez-moi la métaphysique de comptoir, de grâce ! coupa Agustin. J’ai lu suffisamment de romans fantastiques pour savoir au mot près ce que vous allez me dire.
- Parfait, parfait, cela me simplifie la tâche ! » répliqua Orco, pas le moins vexé du monde.
« Nous autres créatures des Limbes, » continua-t-il sur un ton plus neutre « avons en général le pouvoir d’agir sur les humains par la pensée – et par la pensée seulement ! Nous pratiquons habituellement la non-ingérence : pour vivre heureux, nous vivons cachés. Mais il y a peu, nous avons laissé échapper dans la nature –celle de votre monde– un camarade fort dangereux, que nous tenions prisonnier depuis plusieurs siècles, la Tarasque.
« Mais je m’embrouille... Il faut d’abord que vous sachiez que les habitants d’ici n’ont pas habituellement le pouvoir de se rendre sur Terre : ils sont des esprits sans corps – et votre esprit à vous est trop attaché à votre corps pour que vous puissiez nous rejoindre. Seuls de rares élus, les hiérophantes, possèdent la malformation nécessaire pour visiter les deux mondes : une âme mal fixée à leur corps, qu’on peut arracher et transporter temporairement dans l’autre monde. La contrepartie ? En général, ils meurent jeunes ; leur esprit est fragile. Ce n’était pas le cas de la Tarasque ; en revanche, c’est le vôtre.
« Bref, nous avons conclu que c’était un autre hiérophante, comme vous, qui était venu dans les Limbes et avait prêté son corps à la Tarasque, dans un but inconnu. La Tarasque est une bête constamment affamée ; en son cœur est un gouffre sans fond où elle peut tout engloutir, matière et esprit. Elle a déjà dévoré Folpense, et nous n’avons pu sauver ses habitants que de justesse – lorsqu’ils rêvent, les humains sont plus vulnérables à notre influence, et nous pouvons les contrôler comme des marionnettes ; nous les avons donc évacués pendant la nuit vers une ville voisine.
- Pourquoi ne pas avoir utilisé une de ces « marionnettes » pour empêcher la Tarasque de nuire, alors ?
- Trop de différence de force entre un humain normal et un possédé – et puis nous n’aimons pas utiliser les gens contre leur gré.
- Donc l’illusion d’Ainsworth, c’était vous aussi, conclut Agustin sur un ton étrangement apathique. Et c’est vous qui nous avez endormis.
- Oui. La Tarasque allait avaler Folpense d’un instant à l’autre, c’était la seule solution pour vous sortir de ce guêpier ! intervint Scarecrows. Et si nous avons endormi vos deux camarades, c’est bien sûr pour préserver le secret des Limbes. S’ils vous avaient vu vous volatiliser, ils auraient conçu des soupçons... Mais cela ne règle pas le problème de la Tarasque.
- Et vous proposez quoi, pour régler ce problème ? » s’enquit son interlocuteur avec un air de s’en foutre.
Scarecrows et Orco hésitèrent un instant, visiblement gênés. Le croquemitaine chercha ses mots un instant, bredouilla, puis se lança :
« Comme vous êtes un hiérophante... vous pourriez, comment dire... vous laisser posséder par moi ; je me servirais de votre corps pour aller sur Terre et vaincre la Tarasque, et je vous laisserais tranquille ensuite. Ce serait l’affaire de quelques heures... Qu’en pensez-vous ?
- Il n’en est pas question.
- Pardon ?
- Vous n’aimez pas « utiliser les gens contre leur gré » ? Ça tombe bien, je refuse.
- Mais vous ne comprenez pas, la Tarasque est terriblement dangereuse ! Des vies sont en jeu !
- Je ne me suis jamais laissé commander par les produits de mon inconscient, et ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer. Votre histoire est si invraisemblable que j’ai honte de l’avoir rêvée... Adieu, messieurs, je vais chercher une issue à ce songe idiot ! »
Ce disant, il tourna les talons avec un mécontentement visible.
Mais son pied buta sur quelque chose ; il se baissa : une racine le retenait. Avec terreur, il la vit se recourber autour de sa jambe et la serrer, de plus en plus fort. Soudain, une autre jaillit à sa droite et lui saisit le bras ; à gauche, une troisième s’enroulait déjà sur son épaule. Derrière lui, une branche tortueuse se saisit de son cou ; des ronces remontèrent le long de ses jambes, l’enserrant dans un filet sinistre et douloureux. Les jambes, les bras entravés par cette prison végétale, il sentait l’étreinte se resserrer toujours plus, déchirer ses vêtements, sa peau. Le corps entier contracté par des spasmes de panique, il attendait de se réveiller de ce cauchemar atroce. Mais le réveil ne vint pas. Se pouvait-il que les Limbes existassent vraiment ? pensa-t-il, tandis qu’Orco lui bondissait dessus.
« Désolé, petit homme, murmura le Croquemitaine. Ta sottise ne nous donne pas le choix. »
Et il disparut dans une bouffée de fumée grise au contact d’Agustin.
« Il l’a absorbé... Il ne reste plus qu’à vaincre la Tarasque » commenta Scarecrows à voix basse.
Un instant plus tard, Agustin se réveilla dans la bruyère près de Folpense, la tête pleine des échos d’un rêve insolite. Il se frotta un peu l’occiput, eut froid ; par un temps si beau, c’était étrange. Plus le temps passait, plus le souvenir de sa vision devenait confus... Il lui semblait de toute façon qu’il avait des choses autrement plus importantes à penser. Il se releva d’un bond, bailla, s’étira bruyamment.
« Hé, Abi, tu ne devineras jamais de quoi j’ai rêvé ! » annonça-t-il d’une voix forte.
Le vent dans les montagnes lui répondit.
Il se rendit alors compte que les deux gosses s’étaient subrepticement barrés. Où diable étaient-ils allés se fourrer ?
À suivre...
Poll #1181841 Que va faire Agustin dans le prochain chapitre ?
Open to: All, detailed results viewable to: All, participants: 2
Agustin va...
Monter jusqu'au lac.![]()
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0 (0.0%)
Retourner à la pension pour se nourrir, parce que dans tout ça il n'a toujours pas déjeuné.![]()
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2 (100.0%)
Retourner examiner les ruines de Folpense.![]()
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- Location:Under the sea, in an octopus's garden in the shade~
- Mood:
Caféïné. - Music:The Beatles - I Want You (She's So Heavy)