N°32: HULK SMASH PUNY ROMANTICISM

  • Jul. 23rd, 2009 at 2:18 PM
Tom Lehrer
"The first time that I wrote in verse
Was about the age of ten.
George said, "That's just like a real poem Miss,"
And Miss said, "That is a real poem, George"
And I've been a poet since then
."

John Hegley.


D'abord, petite mise au point sur mes études (car je sens que la saga de mes échecs universitaires vous passionne):
- Je suis pris à l'ESSEC ;
- J'ai obtenu un report d'année ;
- Je passe l'année prochaine en fac de philo à Paris I.

Ouais, c'est zarb, mais c'est ce que j'ai envie de faire.

Sur ce, place à notre programmation habituelle.

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J'avais promis des alexandrins, les voici.
Disclaimer: ceci est une parodie du romantisme baveux ; la prendre au second degré est obligatoire.

Un homme de cour pour un rien fut exilé

Du palais où tous ses pairs rampaient, diligents,

Et tandis qu'il en pleurait les fastueux argents

 

Le Mort incognito se plut à y aller ;

S'ensuivirent les faits que je vais vous conter

– Pour peu que vous vouliez seulement m'écouter.

 

Lugubrement le révolté se leva de sa couche

Et, fiévreux, regarda par la vitre obscurcie

Dont les carreaux, nombreux comme des yeux de mouche,

Laissaient voir et la ville, et la cour – et dit :

 

Désormais je vois au travers de vos mensonges

Des kohols écœurants de vos visqueux vizirs

De vos petits esprits pleins de vos petits songes

De vos vertus, de vos envies, de vos secrets désirs ;

 

Vous ministres, vous courtisans, vous noblesse nouvelle

Vous que bénit le sort, vous que l'amour renie

Vous conseillers, mentors, précepteurs, chiens fidèles

Qui pour ronger un os servez la tyrannie,

 

Vous qui placez l'honneur dans ce dont on se moque

Avec la liberté, la joie, l'humilité

Et toutes ces idées que forgea l'autre époque,

 

Je briserai le trône et vos rois sans pitié

Je vaincrai vos titans et tous leurs troubadours

Et tuant vos officiers crèverai leur tambour.

 

Mais la cour n'avait cure de ses anathèmes

Et tandis qu'il rêvait aux sombres chrysanthèmes

Les ducs et les marquis pavanaient bien vivants

À l'abri du besoin, de l'espoir et du vent.

 

 

 

Sous son grand chapeau blanc la Camarde attendait

La fin du menuet – son visage de lait

Et ses yeux nonchalants noirs et bleus comme un geai

N'étaient pas de la Mort – elle se déguisait.

 

Et on la désirait et l'on se demandait

Qui était celle-là que belle comme une larme

La reine même enviait – on voulait sous le dais

 

Examiner de près ses si livides charmes

Les danseurs suppliaient pour avoir une chance –

Non disait-elle votre instant n'est pas venu ;

Nous aurons bien assez tôt  la dernière danse.

 

Et sa bouche formait tout bas une chanson

Si simple et cependant épouvantable et nue

Et ceux qui l'entendaient frissonnaient à ce son :

 

Verte est la Lune – les nuages bleus

Cillent son œil profond

Sous son regard ton teint cireux

Se décompose et fond

 

Le fard du jour quitte le ciel

Et tes joues olivâtres

Moi je te trouve bien plus belle

Sans ce masque de plâtre

 

Mais j'aime aussi que toi et moi

Quand vient le soir indien

Découvrions qu'un vif émoi

Colore ton visage peint.

 

 

 

Or il advint que la Mort sentit la haine

Portée aux baladins par l'homme disgracié

Et levant ses yeux clairs vers les nuages d'acier

Se mit à abhorrer aussi l'odieuse cène.

 

Vint le désir d'anéantir cette tumeur

Et tandis que les grands se trémoussaient sur scène

Brusquement dégoûtée des courbettes obscènes

Elle voulut d'un coup que cette foule meure.

 

Mais le coin de son œil saisit une marquise

Qui par l'agitation ne semblait pas conquise

Et qui, à l'écart de tout, contemplait le ciel,

 

Chantant une romance alerte et douloureuse

Dont les mots, malgré les murmures de fiel

Et l'orchestre bruyant, atteignaient la Faucheuse :

 

Je connais désormais presque toute la Terre

Car j'ai tant fait de pas que j'en ai fait le tour

Et que l'humanité m'a livré ses mystères ;

Partout les mêmes gens dans différents atours.

 

J'ai lu tout le papier que l'homme a recouvert

Les mots d'amour jetés sur les missives blêmes

Les romans, les traités et les anciens emblèmes

Que les bardes jadis ornaient de quelques vers.

 

J'ai appris du Latin la version et le thème,

J'ai su des anciens Grecs le savoir idéal,

D'Erato et Rimbaud je devins le féal.

 

Mais on ne retient rien de ce que mal on sème

Et j'ai dû m'épurer dans de nombreux baptêmes

Pour apprendre de toi comment on dit « je t'aime. »

 

 

 

Comprenant que ce lai, dédié à son image,

La marquise l'avait par sentiment appris,

La Mort se vit soudain dépouillée de sa rage

 

Et la cour continua ses plaisirs et ses ris.

Ainsi l'humanité que condamne ses crimes

Se voit-elle épargner la déchéance ultime.

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Bonnes vacances, les copains.

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N°31: Bildungsroman

  • Jul. 15th, 2009 at 9:40 PM
Make tea not love
Un petit truc écrit en Normandie pendant qu'il pleuvait.
(J'étais à
Saint-Léonard-des-Bois, pop. 3 - église du gngnième siècle, mairie bétonnée, absence complète de festival.)

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Une histoire ordinaire

Je ne sais pas pourquoi le roman d’apprentissage est aussi populaire. Je suppose qu’il permet aux gens de conserver l’illusion qu’on progresse vraiment au cours de la vie, que la maturité est une belle chose et que la sagesse est plus que la sénilité. D’un autre côté, les plus grands romans de ce type (oui, L’Education sentimentale, c’est toi que je regarde) présentent plutôt l’âge mûr comme le résultat de la destruction systématique de nos rêves par la vie qui est une pute et qui nous brise, etc. Moralité : c’est sûrement un genre pour vieux cons nostalgiques (ce sont les pires.)

Dans tous les cas, voici mon humble contribution au Bildungsroman (à prendre, étant donné mon âge, avec des pincettes monumentales.)

 

Mon enfance, c’est deux ou trois images : un pont de bois pourri au-dessus d’un étang ; le soleil couchant au-dessus d’un zoo abandonné ; un grand blond qui louche, cigarette au bec. Je me souviens rarement des journées ensoleillées ; le plus souvent, c’est un soir que je revois, un soir où beaucoup de choses auxquelles je tenais ont commencé à changer.

C’était un beau soir d’été où on avait fait le mur avec quelques copains de la pension. À cette époque, nous passions le plus clair de notre temps ou en vadrouille, ou punis ;  c’était miracle qu’on nous gardât encore. Il y avait là Ivan, le grand blond, Jeannette, la fille des fermiers d’à côté, ce petit binoclard de Fallières, qu’on surnommait Groucho Marx, et moi qui ne brillais, comme le gorille de la chanson, ni par le goût, ni par l’esprit.

Après avoir couru les vergers et les villages, on s’était réfugié dans un zoo en ruine pour contempler le butin de nos larcins – quatre canettes de bière et un paquet de cigarettes.

On fumait et buvait en prenant des airs, pour cacher que la fumée nous faisait tousser et qu’on trouvait l’alcool trop amer. Et puis on parlait d’avenir, ce qui était moins drôle, parce qu’on ne savait même pas si la France ne finirait pas vitrifiée par les Russes ou les Américains.

- Moi, disait Ivan en louchant sur le mégot de sa clope, je serai anar, comme Bakounine. Je vais poser des bombes sous les députés. Je vais changer le monde.

On était tous très impressionnés par la maturité de notre ami, qui citait Marx et Trotski comme des amis intimes, et portait des jeans malgré le règlement intérieur. C’était le chef officieux de notre petite bande, son gourou, son maître à penser ; c’était lui qui définissait la ligne du parti.

Ce soir-là, pourtant, un vent de contestation soufflait sur le groupe. A vrai dire, nous cherchions tous les trois à impressionner Jeannette, suivant la sagesse immortelle des garçons de quinze ans.

- Ton Bakounine, il était tranquille, ai-je dit. C’était une grande gueule, mais il n’a jamais posé une bombe de sa vie. Il laissait les autres faire le sale boulot.

Ça n’a pas plu du tout à Ivan. Comme on arrivait sur le pont vermoulu au milieu du zoo, il m’a envoyé un grand coup de poing dans le dos, et j’ai basculé en avant contre la rambarde pourrie. Elle a cédé dans un grand crac, et si Groucho ne m’avait pas retenu, j’aurais piqué une tête dans l’étang.

- Ça va pas ? j’ai crié. T’aurais pu me tuer !

L’exagération a fait partir Jeannette d’un beau rire cristallin, qui a entraîné celui de Groucho, puis celui d’Ivan, et enfin le mien. Soudain, nous étions tous réconciliés.

On s’est assis sur le pont pour terminer nos bières, les jambes pendant au-dessus de l’eau noire. Le soleil se couchait.

- Il doit être tard, a dit Jeannette doucement.

- Tu te barres ? a demandé Groucho.

- Oui... Mon vieux doit se biler.

Ça m’a fait comme une boule dans la gorge, de savoir qu’elle partait. Notre escapade perdait un peu de son charme.

J’ai voulu dire quelque chose de spirituel avant qu’elle s’en aille.

- Il faudrait qu’on se barre tous.

- Tu veux dire, là ? a fait Ivan, un peu étonné.

- Non, je veux dire en général... qu’on ait des aventures, quoi.

Ma vision des « aventures » était un joyeux mélange du comte de Monte Christo qui s’échappait de sa geôle et des westerns qu’on nous laissait voir tous les jeudis au pensionnat : je nous voyais chevaucher dans la plaine, libres, farouches, ne nous arrêtant que pour exercer sur des sbires perfides une vengeance générique.

A ma grande surprise, Ivan a répondu d’un air grave :

- T’as raison. On ne peut pas rester dans ce trou toute notre vie.

- Ouais ! a renchéri Groucho.

Je me suis senti tout fier et étonné d’être suivi comme ça, et aussi que Jeannette soit restée nous écouter.

- On ne devrait pas attendre, ai-je repris, on devrait partir demain.

Groucho a opiné du bonnet.

C’est Ivan qui a décidé, sur un ton sans appel, qu’on se retrouverait sur le pont le lendemain à sept heures, et qu’après on irait droit devant nous, vers le sud – vers la mer.

Nous en avons fait le serment ; pour le sceller, on s’est chacun fait une entaille sur l’avant-bras avec mon opinel –Groucho tremblait à l’idée d’attraper le tétanos–, et on a versé un peu de sang sacrificiel dans une canette de bière vide.

- Dites, vous reviendrez me voir ? a demandé Jeannette.

Ce cérémonial l’inquiétait.

- Ouais, a fait Ivan d’un air crâne. On reviendra.

- Je vous souhaite bonne chance, alors.

Sur cette bénédiction qui ne rassurait personne, nous nous sommes quittés.

 

Le lecteur est libre d’imaginer, dans les pages qui suivent :

un mariage,

une mort,

une guerre.

Car tout le monde sait que ce qui compte, dans un roman d’apprentissage, c’est le début et la fin, le point de départ et l’arrivée. Les péripéties qui font que le héros devient homme sont somme toute accessoires : elles ne changent rien à l’inéluctable conclusion, le constat qu’on a vieilli.

Contentons-nous de dire qu’un an passa.



On s’est retrouvé sur pont, Ivan et moi, au-dessus du marigot qui n’avait pas changé d’un nénuphar depuis l’année dernière. On avait chacun une bière et une clope, et on n’avait pas vraiment envie de parler. Alors on a juste regardé le soleil se coucher entre les arbres du parc, les jambes pendant dans l’obscurité. Il y avait la brise qui nous caressait les cheveux, et les planches vermoulues sous nos fesses, et le froid des canettes en aluminium qui les faisait coller un peu à nos doigts... Et ça faisait longtemps qu’on n’avait pas écouté le silence.

- Et voilà, a dit Ivan. On est de retour sur le pont. Rien n’a changé.

Il savait comme moi que c’était faux. Rien ne serait plus pareil ; on avait passé une étape, un point au-delà duquel on n’avait plus le droit de faire demi-tour. On avait perdu beaucoup de choses, tous ces trucs qu’on croit quand on est enfant, et on avait gagné quelques cicatrices, quelques médailles, deux ou trois souvenirs. Une porte claquait dans notre dos et une autre s’ouvrait devant nous.

Je pensais tout ça, et quelque chose d’immense montait dans ma poitrine, quelque chose que j’aurais voulu partager.

- J’ai envie de crier, ai-je dit.

Pendant un moment, on n’a plus entendu que les grenouilles et les cigales.

- Moi aussi, a dit Ivan.

Cette nuit-là, nous avons hurlé de toutes nos forces pour saluer la Lune qui se levait, et nous hurlions encore en descendant vers la ville, comme des loups d’une même portée qui savent qu’il est temps de partir faire leur propre meute ailleurs.

Ce fut la dernière nuit de mon enfance.

Saint-Léonard-des-Bois, le 13 juillet 2009.

----

Bonnes vacances, les enfants.


PS: Je suis apparemment pris à l'ESSEC et à l'ESCP. Je suis le premier surpris.

N°29: Où l'Auteur en a marre.

  • Feb. 19th, 2009 at 4:18 PM
I'm a dog chasing cars
 "The humans are dead,
The humans are dead.
We used poisonous gasses
(With traces of lead)
And we poisoned their asses.
(Actually their lungs)"

(Flight of the Conchords, Robot Song.)
 

* * * *

Salut les poteaux,

Je serai
bref : la médiocrité de mon style actuel n'ayant d'égale que l'énormité cosmique de mon ego, par les pouvoirs que Le Grand Webmaster Dans Le Ciel m'a conféré, je déclare ce journal TEMPORAIREMENT CLOS.

Vous pouvez maintenant éteindre vos ordinateurs et reprendre une
activité normale.
Make tea not love

Bon, je vous préviens d’entrée de jeu, ce qui va suivre est une sorte de stream of consciousness foireux et plein de considérations personnelles vaguement navrantes. Si vous n’aimez pas ça, que vous avez eu une journée éprouvante, que vous aimez crier « cheer up emo kid ! » ou que vous venez d’un chan, passez votre chemin. Sinon, abandonnez ici tout espoir, prenez une clope et un café, mettez un disque de jazz et attachez vos ceintures.

Kansas is going bye
-bye.

¤

Je prise peu la fréquentation de ceux de mes contemporains que le monde tient pour des artistes, des originaux ou des excentriques, à cause de leur grande banalité d'esprit.

La mondanité en effet est en tout fort mauvais juge ; son idée bien pauvre de l'originalité se résume aisément : une façon inhabituelle de se vêtir, accompagnée de la capacité de proférer des sottises sur commande. Sous ce portrait se devine en filigrane celui d'un bouffon ou d'un saltimbanque ; et la République des Lettres n'est jamais loin d'être celle des bateleurs.

- Que trouve le naturaliste derrière ces élytres brillantes ?

Les idées les plus ordinaires qui soient, car on n'a pas besoin de se distinguer par son apparence si on le fait déjà par son esprit.

Quant aux artistes, ils n'ont qu'à affecter l'air tourmenté du poète maudit, et, pour peu qu'ils aient un physique avantageux, ont les jugera bientôt les plus profonds du monde.

- Voilà où règne en maîtresse l'apparence, à n'en pas douter.

Gardez-vous de la dénoncer, imprudent ! On vous traitera au mieux de jaloux, au pire d'esprit négatif, voué à l'opprobre de tous. Il faut se courber, louer ce que tous louent, ou s'en aller. C'est ainsi que les excentriques encouragent au plus haut point le conformisme.

¤

Listez entre 5 et 10 plaisirs que vous vous faites quand vous êtes seuls. (Taggé il y a une éternité, recopié de mémoire.)

 

1.      Lire.

Parce que lire, c’est lire – c’est tout. Je n’essaierai même pas d’expliquer pourquoi je lis ; c’est plutôt ceux qui ne lisent pas qui devraient s’expliquer. Oui, vous les geeks, dans le fond, c’est vous que je regarde.

 

2. Boire du café.

Quoique je sois (un peu) hyperactif, je suis amoureux du café dans tous ses avatars : long, expresso, moulu, soluble, cappuccino, fort, léger, avec ou sans sucre, mais avec une préférence évidente pour le café très noir qu’on consomme vers cinq heures par un après-midi nuageux. Un peu d’Ella Fitzgerald par-dessus est une touche appréciable.

 

3. Lire.

Parce quand je suis seul j’y passe deux fois plus de temps que d’habitude.

 

4. Ecrire, bien sûr.

Avec le temps, ma propension déjà affirmée à noircir des pages est devenue une vraie graphomanie, avec en période de cours des dizaines de pages par jour sur des sujets passionnants allant de la métaphysique des tartines beurrées à des récriminations mal ponctuées sur mes contemporains (voir ci-dessus et ci-dessous, et encore, c’est assez présentable).

 

5. Lire.

Parce que parfois quand j’ai fini de lire je me remets à lire.

 

6. Regarder.

Ce qui est marrant quand on a pris l’habitude de s’intéresser aux détails autour de soi, c’est qu’aucun décor ne paraît plus ni ennuyeux ni générique : sur un chantier, les guirlandes de Noël accrochées sur la grue paraissent touchantes, on s’amuse à suivre les nœuds dans le bois des solives du plafond, les pampres (glorieux) des salles de cours d’H.IV (le lycée, pas la MST) peuvent vous distraire pendant des heures. Pour quelqu’un de plus talentueux que moi, il y aurait des recueils entiers à écrire sur la couleur d’un grille-pain ou les aboiements d’un chien tôt le matin. (Seigneur ! Que cette phrase sonne prétentieux !)

 

7. Lire.

Parce qu’on ne lit jamais assez.

 

8. Déprimer.

Mon dieu ! Où sont tous les gens ? Revenez ! (Ouais, je bien suis trop superficiel pour méditer dans la tranquillité ascétique de mon esprit ; quand je reste deux heures sans parler à quelqu’un, je sombre dans la déprime et l’hypochondrie. Animal politique toi-même, d’abord !)

¤

Lettre ouverte à Madame Gauloise de la Claupe

 

Chère Madame,

 

Nous devons vivre une époque peu glorieuse car j'apprends à l'instant que noyer son chagrin dans l'alcool, le café et la nicotine est devenu incorrect : on doit leur substituer semble-t-il pour plaire à son lectorat juvénile le jus d'orange, les chewing-gums et la camomille ; pas étonnant que le rock’n’roll soit mort. De telles toxines qui de tout temps ont fait la grandeur des poètes insomniaques seraient dit-on peu édifiantes pour la jeunesse et nuiraient gravement à la santé, avertissement qui sonne plus comme une menace du Parrain que comme un avis médical. (« C'est un beau poumon que vous avez là... Ce serait dommage s'il lui arrivait un accident... » Et ne parlons pas du fort comminatoire « Fumer tue. »)

Du reste il est entendu que nous voulons tous mener une vie sinon heureuse du moins longue et productive afin de ne pas laisser égoïstement la société faire les frais de notre enterrement d'alcoolique/fumeur compulsif/caféinomane : qu'importe le plaisir pourvu qu'on ait la santé, après tout. Enfin, moi je dis ça mais je ne fume même pas, par une pétoche irraisonnée de la trachéotomie qui est peut-être le résultat des sinistres campagnes de sensibilisation de mon enfance ; et aussi parce que ça coûte diablement cher, ces horreurs-là. Mais rien que pour contrarier l'opinion on se mettrait à cloper, ce qui est je suppose une logique individualiste typique de nos sociétés en pleine débandade, ma bonne dame, si ce n'est pas malheureux. (Débandade est le mot, parlant des ravages de la cigarette ; et voilà une autre bonne raison de ne pas m'y mettre.)

On aura compris en tout cas que la morale-d'anniversaire-à-fraise-tagadas (et encore l'innocente confiserie gélifiée est-elle soupçonnée d'encourager l'obésité) a de quoi agacer les esprits libres, qu'ils apprécient ou non les plaisirs divins du tabac et de l'éthanol ; nous savons bien que manger rend gros, boire du café nerveux, et fumer américain (ou capitaliste, beurk) : point n'est besoin de nous le marteler comme Stakhanov son filon. Quant à la modération elle sent trop son radical-cassoulet (lequel du reste abusait des bonnes choses à commencer par la charcuterie champêtre) pour charmer nos jeunes esprits.

Terminons dignement ce plaidoyer : demander à quelqu'un(e) s'il a du feu reste même en ces temps prudes un bon moyen de briser la glace.

 

Mes amitiés à mademoiselle Nicorette,

G.

¤

« Je préfère qu'on reste amis. »

Vous illustrerez et discuterez à l'aide d'exemples précis ce propos de la fille qui vient de vous plaquer comme une vieille chaussette.

 

Si je vous disais combien j'ai pu haïr ces six mots (ou cinq pour ne pas vexer les handicapés du calcul mental qui nous lisent) vous vous feriez une idée sans doute peu flatteuse de ma vie sentimentale. Or comme vous avez déjà selon toute apparence une opinion déplorable de cette dernière, rien ne m'empêche d'exprimer toute ma détestation (courtoise et raisonnée) pour cet abominable morceau de phrase. Pour cela je procéderai en trois temps : la thèse, la thèse, et la thèse parce que s'il y a bien un truc que je déteste plus que la phrase susdite c'est être contredit. Quant à notre problématique, elle sera la plus claire du monde : pourquoi ne doit-on jamais dire ça, et quels châtiments corporels atroces devraient encourir celles et ceux qui le font.

 

Dans un premier temps, je devrais en toute logique estudiantine essayer de définir les termes du sujet ; cependant je crains que l'esprit de l'énonciatrice ne soit pas si clair (ou est-il justement trop clair ?) qu'on puisse leur donner un sens autre que « tu es laid et tu m'ennuies » ce qui je vous l'accorde honorables membres du jury ne fait pour ainsi dire pas avancer le bousin.

Essayons tout de même et, sur le modèle des paroles du sage (« le con, quand il part on a l'impression qu'il revient ») donnons un résumé synthétique de la notion : l'amitié dont on nous parle est de toute évidence une amitié profonde, très profonde - tellement profonde qu'on la voit plus. Je sais c'est la vieillesse qui est un naufrage mais apparemment la jeunesse aussi ; parce que quand elle vous dit ça, c'est qu'elle a l'intention de vous accueillir la prochaine fois avec des choses horribles comme des tapes dans le dos, des paroles réconfortantes et du spray lacrymogène.

Et alors quand on en a besoin ! Pas la peine d'essayer de la repêcher ! Sous prétexte que vous avez vécu des moments merveilleux tous les deux (comme la fois où vous êtes tombé du quai et cette contravention qu'elle avait eue avec votre voiture) elle estimera que vous lui devez tout et qu'en revanche elle n'a pas de comptes à vous rendre, au point de ne pas même payer sa part du déjeuner dans un grand restaurant que vous aviez proposé en comptant bien dans votre for intérieur que vous n'auriez pas à assumer la totalité de cette note qui vous mettra sur la paille et vous obligera à vous prostituer pour payer vos études.

A ce niveau là, c'est même plus profond, c'est abyssal ; ce sont les endroits où vivent ces poissons bizarres avec des mâchoires énormes et des tas de petites lumières sur les écailles. D'ailleurs parlons-en de vos poissons que vous avez retrouvés dans son appartement flottant sur le dos au milieu d'un aquarium qu'elle n'avait pas lavé depuis quatorze mois et où les amibes et les bactéries avaient bâti une microscopique civilisation avec de petits temples et des statues en son honneur, comme dans ce bocal de pickles que vous aviez oublié à côté du radiateur mais nous nous égarons.

Bref (contrairement à Casimir le dinosaure et à la vodka) elle ne veut pas vraiment être votre amie et si vous tenez à votre santé mentale vous non plus.

Mais il y a des remèdes ! Les amitiés de remplacement incluent les gens qui boivent, les gens qui dansent et les gens qui vous invitent à aller voir des nanars au cinoche surtout qu’en ce moment il y en a un bon paquet (« alors c’est l’histoire de Keanu Reeves et c’est un extraterrestre et il combat un robot qui se transforme en un nuage de moustiques – génial ! ») ; une réserve : de l’avis général outre-atlantique évitez le festival d’angoisse adolescente et d’yeux cernés qu’est Twilight (Fascination ? qu’est-ce que les traducteurs avaient encore pris ?) sauf si vous êtes une collégienne et/ou un fanatique de Bridget Jones (que les deux puissent être compatibles me donne des frissons).

 

Solution alternative : le monachisme.

¤

C'est un idéal bien étrange dont procèdent les usages des gens de mon époque. Un idéal du droit, à n'en pas douter - mais n'allez pas imaginer qu'ils méditent sur la loi. Il s'agit plutôt pour chacun de son droit à faire ceci ou cela, lequel provoque quand on l'estime bafoué des indignations semblables à des caprices d'enfant.

En vertu de la sacro-sainte relativité des mœurs et des idées, le plus humble citoyen revendique son droit inaliénable à penser de travers, à fourrer dans les lieux publics son doigt dans tous les orifices que possède son malheureux visage et à s'abrutir le samedi soir devant sa télévision. Critiquez ses us, et il vous répondra que « des goûts et des couleurs on ne discute pas. »

- Cela passe encore, il ne faut point être trop intolérant.

Hélas, je n'en ai pas fini ! La familiarité de notre ami avec les deux ou trois premiers articles de la Constitution (il est très improbable qu'il soit allé plus loin) le rend tout à fait incorrigible ; on ne peut l'enjoindre de cesser de se conduire en rustre sans se heurter à un courroux sacré.

Les libertés individuelles ! mugit-il - et le pauvre homme n'a pas la moindre idée de ce que cela signifie.

De là également l'impossibilité de porter le moindre jugement sur quiconque en public : les prudes civiques vous objecteraient cette éthique pour simples d'esprit qu'est le politiquement correct - lors même qu'elles ne respectent plus ni courtoisie ni élégance.

C'est là la plus terrible des défaites ; il n'est rien qu'on puisse objecter à la bêtise.

¤

L'amour paraît-il n'est rien qu'une sorte de réaction chimique dans nos méninges ; une agitation électrique, des synapses qui court-circuitent ou des molécules facétieuses qui s'entendent à nous donner scientifiquement le tournis. À vrai dire (n'en déplaise à Mignard) ce n'est ni plus beau, ni plus poétique, ni plus touchant de voir partout des anges joufflus et rougeauds décochant d'arcs en plastique des flèches en toc et se drapant dans des pampres Second Empire au lieu de s'inquiéter de leur cholestérol. Un tel matérialisme aide même à relativiser vos petits problèmes : hier on s'aimait, c'était superbe, on se gorgeait de tout une batterie de substances euphorisantes qui rendaient incapable (hélas) de voir la coiffure ou le goût vestimentaire fâcheux de l'être aimé comme si nous étions sous une perfusion permanente de champagne. Maintenant c'est la gueule de bois : le cerveau s'affole de ne plus avoir sa dose d'endorphine et commence à avoir des tremblements d'alcoolique anonyme qui vous donnent l'impression que votre petit cœur se brise ou quelque métaphore d'un réalisme physiologique semblable. Le cœur c'est une pompe, pas le merveilleux royaume de Sissi impératrice ; et cette envie persistante de se mettre en position fétale n'est que l'effet d'un sevrage. Non, il n'y a pas d'idée du Beau qui vient de disparaître au ciel éternel des Clichés, oui, vous pourrez aimer à nouveau, plutôt trop tôt que trop tard – et bien sûr je trouve vos idées de suicide ridicules.

Alors de grâce, renoncez à me parler de vos problèmes – et prenez une putain de barre chocolatée.

¤

Et sur ce message optimiste, nous rendons l’antenne.

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N°24 : 'De fanfictione'

  • Dec. 23rd, 2008 at 5:02 PM
Flob'

Le voilà, ton meme, [info]galilab, avec de vrais morceaux de réponse dedans.

 (Edité quarante-deux-mille fois parce que je ne sais plus écrire.)

Introduction à la mémétique contemporaine )
Plus de trucs à lire après Noël.

N°22: Hiatus.

  • Sep. 13th, 2008 at 3:01 PM
Flob'
Chers amis,

C'est avec une certaine honte que je prends la plume, car j'avais promis de vous donner des nouvelles... Seulement voilà, je n'ai pas internet chez moi et mes nouvelles commencent à être un peu anciennes.

"Que devenez -vous ? Devenez-vous ? Devenir. Avenir. Avez-vous vu Calcutta ?" m'écrit Marguerite D., une lectrice fidèle. (India Song, c'était nul.)

Hé bien, chère Marguerite, je n'ai jamais vu Calcutta, mais je peux vous dire ce que je fais ces temps-ci.

Dans l'ordre chronologique : je vais à Henri IV (adieu Versailles), je me suis installé dans un studio juste à côté du bahut (dans le coin du Panthéon, je crois, mais je m'y perds sans cesse), et je me suis fait couper les cheveux (pas trop). Fascinant, hein ?
D'autre part, comme je bosse beaucoup (Normale au bout du chemin, l'aventure au coin de la rue, l'amour sur mon palier, l'extase dans mes céréales matinales, si vous voyez ce que je veux dire...
enfin, sans doute pas), je n'aurai pas trop de temps à consacrer à ce blog.

Toujours est-il que je terminerai les dix chapitres d'Agustin Oeste, c'est une certitude. Après viendront sans doute les premiers bouts d'un projet plus ambitieux dont je ne peux encore vous rien dire (la vache, c'est beau, ce que je cause, on dirait du Molaire.)
Et pour l'instant, silence radio, le temps que je m'habitue à ma nouvelle condition de Parisien. Et c'est à peu près tout.

J'espère que vous vous porterez bien, et vous souhaite un bel automne.

Amicalement,


Le Masque des Ronces

N°21: From New York with love

  • Aug. 15th, 2008 at 4:40 AM
Flob'


IN GLORIOUS MSPAINT !

Et je me suis déjà pris trois rateaux de ce côté de l'Atlantique. Loose-attitude ! (Je reviens dans cinq jours : si vous voulez vister mon nouveau home parisien, téléphonez-moi, mailez-moi ou envoyez-moi un pigeon voyageur et je vous répondrai dès que possible.)

Bises baveuses,


Grégoire.