N°30: "Vingt fois sur le métier..."

  • Jul. 10th, 2009 at 10:05 AM
Dirty Harry
Once I was waitin'
In fortune and fame
Everything that I dreamed for
To get a start in life's game

Then suddenly it happened
I lost every dime
But I'm richer by far
With a satisfied mind

Money can't buy back
Your youth when you're old
Or a friend when you're lonely
Or a love that's grown cold

The wealthiest person
Is a pauper at times
Compared to the man
With a satisfied mind.


Red Hayes & Jack Rhodes, A Satisfied Mind.

Enfin! Cela fait plusieurs mois que j'attends ce moment! Enfin, plus personne ne lit mon blog! Je vais pouvoir écrire des bêtises avec la certitude absolue que personne ne les lira. C'est... c'est presque émouvant.


Je tiens à remercier mon chien, le proprio de mon studio, la barmaid du Bateau Ivre et tous ceux qui ont rendu ce désastre possible.

Passons aux choses sérieuses. Au sujet du dernier chapitre d'Agustin Oeste, que j'avais promis à de nombreuses reprises: l'obstination n'étant point le moindre de mes vices, je compte bien le publier un jour. Donnez-moi juste le temps de le polir un peu et... ben, où est-ce que vous partez tous? Je vous jure que je vais le finir!

En attendant, pour vous montrer que l'écriture est toujours la deuxième mamelle de ce blog (je parle de nichons pour augmenter mon référencement, ne l'ébruitez pas), voici un petit texte impubliable sur les affres de l'édition. (Toute ressemblance avec Kurt Vonnegut serait vachement tirée par les cheveux.)

Vingt fois sur le métier


A tous ceux qui ont le courage d’insulter les textes (et leurs auteurs)

- Es una mierda.
Tels furent les premiers et les seuls mots que prononça Paolo en lisant mon recueil. Ses yeux noirs, las et cernés me fixèrent un instant. Puis, comme à regret, il me fit signe de sortir de son bureau.
Je ne protestai pas. Je ne m'indignai pas. Je ne restai pas pour défendre la qualité de mes vers. Je me contentai de me lever, de reprendre cette liasse où j'avais mis toute mon âme, et de sortir. Si Paolo pensait que ce recueil était une merde, c'était une merde – incontestablement, irrévocablement, sans qu'on pût rien y faire. Il fallait repartir de zéro.
Paolo était à la fois mon agent et la personne au monde qui m'insultait le plus. Parce qu'il était convaincu que j'avais un grand potentiel, il me rappelait en permanence à quel point ce que j'écrivais était nul, et à quel point j'étais nul pour l'avoir écrit. Il ne me disait même pas que je pouvais mieux faire ; c'était sous-entendu. Au lieu de cela, il remarquait chaque faiblesse, chaque lourdeur, chaque paresse, refusant d'envoyer à quiconque un texte qui ne serait pas parfait. Il était résolu à me faire devenir un grand écrivain, de gré ou de force.
Car Paolo ne supportait même pas que j'abandonne : quand j'étais quelques jours sans écrire, il me téléphonait aussitôt et m'exhortait à me consacrer à un ouvrage, fût-il destiné à être aussi médiocre que le précédent. Et bien que cet exercice incessant m'eût déjà permis de m'améliorer beaucoup, Paolo continuait sans se lasser à me montrer les défauts de ma production, dans l'espoir que je correspondrais un jour à ses invraisemblables standards.
Je retournai donc dans ma chambrette parisienne, armé de mon recueil et de ma déception. Privé de tout désir d'écrire, je me fis un café que je bus sans penser à rien, les yeux perdus dans les toitures parisiennes sur lesquelles donnait ma fenêtre. Ces quelques instants de méditation me calmèrent.
Mes yeux se posèrent alors sur un objet insolite : au centre d'une commode encombrée de papiers divers, ma vieille Remington trônait, abandonnée depuis que j'étais passé à l'informatique. À la voir ainsi prendre la rouille et la poussière, il me prit l'envie d'entendre une fois encore le martèlement sourd de ses touches et le bruit de clochette du retour à la ligne. Ces sons-là vous remplissent l'oreille jusque dans la tombe – quand ils ne vous rendent pas sourd.
Je m'apprêtais à la soulever pour la porter sur mon bureau lorsque je vis que j'y avais laissé, bien des années plus tôt, un texte en cours d'écriture. Tirant la feuille hors du mécanisme grippé de la machine, je m'aperçus non sans déception qu'elle ne comportait que les deux phrases suivantes.

« Le voyageur qui, longeant le littoral, prendrait le sentier dit 'des douaniers' jusqu'à Saint-Jean-le-Stylite s'étonnerait sans doute de voir échouée sur les rochers la carcasse rouillée d'un yacht du début du siècle. Son histoire, pourrait-on lui répondre, est singulière. »

Cela s'arrêtait là.
Je n'avais aucun souvenir de cette histoire, et, à ma connaissance, aucun brouillon. La curiosité m'aiguillonnait : pourquoi le début du siècle ? Était-ce le navire d'un contrebandier, d'un pirate ? Non, c’était un yacht... Dans ce cas, le naufrage pouvait bien être une affaire criminelle, un complot politique ou un crime d'amour, et le propriétaire du bateau, la victime d'un attentat anarchiste, un héritier gênant éliminé par sa famille ou encore un mafioso rattrapé par ses rivaux... De nombreuses histoires commençaient à se tisser autour du yacht et du sentier – toutes possibles encore, mais parmi lesquelles je savais qu'il faudrait choisir.
Dès que j'eus remis la Remington en état de marche, dès que j'eus senti contre mes doigts la résistance des touches et sur mes poignets le froid du métal, le récit de poursuivit de lui-même, comme si je l'avais laissé la veille au soir.
J'avais tout oublié des critiques de Paolo, de mon recueil rejeté et de ma déception. Tout était emporté par le mouvement irrésistible de l'écriture, qui débordait les digues de mon esprit, arrachait mes entraves et venait s'épancher sur la feuille. Les lieux, les héros, les intrigues prenaient une vie propre et se développaient à leur guise. Je n'en étais que le scribe.
Pris dans le rythme de l'histoire, je perdis toute notion du temps. Je marchai avec mes personnages, je souffris, je rêvai avec eux. Et quand je pus enfin taper, épuisé, le point final, c'est avec surprise que je vis que la nuit était depuis longtemps tombée. Mes mains étaient si courbatues que je n'eus pas le courage de remettre la machine en place où même d'en tirer la dernière feuille de mon texte. Je me laissai tomber tout habillé sur mon lit et dormis jusqu'au matin.
Le soleil était déjà haut dans le ciel quand je m'éveillai. Ses rayons traversaient les jalousies mi-closes et zébraient de lumière la Remington, toujours posée sur mon bureau. J'y trouvai, sur vingt et un feuillets dactylographiés, la meilleure histoire que j'avais jamais écrite.
Tout y était incomparablement supérieur à mes textes précédents : le style, l'action, les descriptions... J'avais peine à croire que c'était bien moi qui avais créé cela – que je n'avais pas été possédé pendant quelques heures par le spectre farceur d'un grand écrivain. Exalté par la découverte de ce talent inespéré, je m'habillai à toute vitesse, corrigeai au crayon les quelques fautes de frappe que je pus trouver et partis pour le bureau de Paolo.
Le trajet se passa comme dans un rêve. Ce n'est qu'en posant le pied sur la première marche de l'escalier qui me conduirait à Paolo que je me rendis compte de ce que j'allais faire. Il m'avait ordonné de ne jamais lui présenter, sous aucun prétexte, un premier jet, si je ne voulais pas avoir à trouver un nouvel agent. Et qu'étais-je en train de faire ? Je lui apportais un texte tout juste sorti de la machine, à peine relu, que j'avais écrit dans un état d'hébétude proche de l'ivresse. Autant lui tendre tout de suite le bâton pour me faire battre.
Et pourtant, je montais toujours, l'estomac de plus en plus serré, jusqu'à me retrouver face à la porte fatidique. J'eus alors l'intime certitude que ce que je tenais à la main était mon meilleur texte, peut-être depuis toujours – et je tournai la poignée.
Quand j'entrai, Paolo était assis sur le bord de son bureau, un cigare au bec. De sa main sèche et noueuse, il raturait violemment des épreuves. J'eus une pensée amicale pour les éditeurs et les imprimeurs qui auraient sous peu à subir son ire.
- Bonjour, Paolo, dis-je d'une voix qui se nouait.
- Bonjour, gamin, fit-il sans lever les yeux.
Sans un mot, je posai mes vingt et une pages à côté de lui et fis trois pas en arrière. Il n'eut qu'à laisser les épreuves et à prendre mon texte, qu'il lut avec la même babine boudeuse et le même froncement de ses sourcils broussailleux. Pendant ce qui parut une éternité, nous restâmes là, l'un en face de l'autre – lui qui lisait et moi qui m'angoissais. Le silence n'était troublé que par le léger froissement des feuilles entre elles.
Enfin, je le vis qui reposait la dernière page sur le bureau. Je fermai les yeux dans l'attente de l'inévitable insulte en espagnol. Rien ne vint. Quand je les rouvris, son visage austère était éclairé d'un mince sourire.
- Ce n'est pas mal, dit-il.

Le 11 juin 2009, à Paris.

Tchao, les aminches.

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Zappa

Il est de retour ! Encore plus grand ! Encore plus roux ! Encore plus banal !

Dans ce chapitre, tremblez face à la gueule du volcan éteint !... Contemplez, éberlués, le « siège du Diable », avec Abigail et Aliocha !... Mangez du pop-corn avec indifférence pendant que notre héros ne résout rien du tout !

(Les sept premiers chapitres sont ici. Plus que deux...)
(Edit : Je hais la neige.)
 

Chapitre 8 : De l'importance d'une alimentation équilibrée.

Agustin, faute de savoir quoi faire pour prévenir toutes des disparitions spontanées (ou pour remédier à celles qui s'étaient déjà produites), fit ce que tous les héros de romans d'aventure négligent quand ils sont confrontés à des circonstances étranges et inquiétantes : il décida de partir déjeuner.

Car il se souvenait encore des enseignements de l'école militaire : confronté à un blessé, il fallait toujours, lui semblait-il, s'assurer d'abord que sa propre position était sans danger avant de le secourir sans quoi il se fût agi d'efforts vains. L'analogie était un peu tirée par les cheveux ; avant de porter secours à son honneur blessé, le grand roux décréta pourtant qu'il devait assurer sa propre conservation et celle-ci passait par une collation copieuse, et éventuellement une sieste. Puisque les habitants du village avaient été évacués d'une façon ou d'une autre, rien ne pressait dans la résolution de l'énigme... Il pouvait bien s'extraire un instant de cette histoire insensée.

Avec un dernier regard pour le cratère qui, deux heures plus tôt, était un charmant village médiéval, notre vaillant héros s'engagea donc de nouveau sur les chemins vicinaux au coin desquels, comme chacun sait, l'aventure attend les aventureux (et les victuailles les affamés).

Et, comme cela arrive souvent, son esprit vaqua tandis qu'il marchait, et tâcha de démêler le bizarre nœud gordien qui venait de lui échoir, lui qui n'avait jamais demandé à personne de dominer quoi que ce soit. Il sentait bien que la solution résidait quelque part dans son esprit – qu'il l'avait pour ainsi dire sur le bout des synapses ; mais celle-ci ne lui revenait pas plus que le rêve étrange qu'il venait de faire, lequel ne lui évoquait guère que la vague silhouette d'un épouvantail vêtu –détail étrange– d'un uniforme de la Royal Navy.

Tarasque, Tarasque... Ce mot également avait en lui il ne savait quel écho profond l'idée d'un devoir, comme si on lui avait confié une mission importante longtemps auparavant. Il sentait bien que c'était la seule façon de donner un sens à cet imbroglio dantesque, mais malgré ses efforts de réflexion il ne parvenait pas à poser le neurone dessus.

Plus il tâchait de se souvenir, moins il y parvenait ; la situation devint rapidement frustrante, d'autant qu'il avait le ventre creux. Quand il descendit dans le chemin (creux lui aussi !) qui menait à la pension, il décida pour se détendre de s'accorder une cigarette ; toutefois, ce jour-là, tout était ligué contre lui, car, la clope aux lèvres, il ne parvint plus à retrouver son briquet.

Il leva alors les yeux : devant l'hacienda blanche, à sa surprise modérée (il venait de vivre des évènements autrement plus étonnants) se détachait nettement une fine silhouette féminine dans un imperméable beige seyant mal à la saison, qui lui tournait le dos. Tous ces ennuis l'avaient échaudé : aussi s'approcha-t-il avec une furtivité féline, et, quand il fut arrivé derrière elle, se contenta-t-il de lui tapoter légèrement l'épaule.

« Excusez-moi, madame, fit-il sur le ton le plus urbain du monde. Auriez-vous du feu ? »

Au moment exact où notre héros proférait cette absurdité, Abigail et Aliocha parvenaient, à travers le maquis, jusqu'au sommet du volcan, et débouchaient sur les bords du lac.

Mais avant de poursuivre, permettez-moi de digresser sur un sujet qui va nous occuper sous peu :  il s'agit de choses évidentes pour nos protagonistes – mais prenons garde qu'elles le soient aussi pour le lecteur.

Aussi loin qu'on pût se souvenir, la Société des Agathes (1) avait existé, et, quoiqu'elle n'eût guère assumé au fil des siècles de rôle politique fameux, sa présence était abondamment documentée par les travaux des historiens présents et anciens. Sa devise, « Tant la quiert qu'on y parvient », était un ajout tardif : son origine était sans doute à chercher dans un poème de François Villon, dont on ignorait s'il avait ou non été membre de la Société. Quant à son nom, traduit de façon semblable dans de nombreuses langues, il permettait seulement de supposer que le créateur était helléniste – ou peut-être même un grec ancien. Nul ne le savait, et nul ne saurait : les membres insistaient pour détruire entièrement leurs archives tous les ans, à l'exception d'une charte traduite et transcrite en de nombreux exemplaires, et dont l'original avait été depuis longtemps perdu. On adhérait en étant parrainé par douze membres sans lien de parenté avec soi, une condition excessivement difficile qui  n'empêchait pas les effectifs de ne pas désemplir.

Du reste, le secret n'était de mise que sur certains aspects, tandis que d'autres faisaient l'objet d'une publicité ouverte : leur but –rechercher le bonheur sur cette Terre en l'incertitude de celui qu'on promettait dans l'au-delà– était partout proclamé.

En revanche, personne ne savait comment, sans carte ni tatouage, les membres pouvaient infailliblement se reconnaître les uns les autres, ni quelle force avait garanti qu'aucun traître n'eût jamais vendu la clé de ce mystère au monde extérieur – lequel était, comme on l'imagine, avide de la connaître. La liste exacte des membres qui, du fait de l'incinération annuelle des archives, ne pouvait sans doute être tenue ou conservée, était un autre objet de curiosité. Il semblait que quiconque voulait entrer sincèrement trouvait comme par hasard sur son chemin les douze parrains nécessaires, et qu'au contraire les espions potentiels ne parvenaient pas à rencontrer un seul membre. La plupart de ceux qui parvenaient à adhérer cessaient tout à fait d'en parler aux profanes, bien qu'ils poursuivissent par ailleurs une vie parfaitement normale.

Enfin, la nature des activités auxquelles, dans des demeures isolées, ils se livraient pour atteindre le bonheur restait nébuleuse. Certains prétendaient qu'ils s'adonnaient à des rites sataniques, d'autres, en général avec un sourire égrillard, à des orgies, et les plus raisonnables enfin, qu'ils lisaient leur journal au coin du feu en devisant gaiement. En effet, les quelques hommes qui se revendiquaient publiquement de leur appartenance à la Société –en général des scientifiques, des écrivains ou des artistes– n'étaient guère sulfureux, et l'on pouvait déduire de leurs propos que les Agathes avaient plutôt l'air d'un club britannique que du culte de Baal. Les paranoïaques qui y voyaient un complot mondial étaient donc peu nombreux, d'autant, nous l'avons dit, qu'elle avait existé depuis l'aube de l'Occident et qu'on avait bien fini par s'habituer à sa présence.

Cela précisé, reprenons.

Ceux qui dans notre récit représentaient la folle jeunesse (ou l'épithète homérique que vous voudrez) arrivèrent donc au bord du lac en demi-lune qui surplombait le village (ou plutôt le trou fumant qui en tenait désormais lieu) – et qui était éloquemment nommé « Lac de Folpense ».

Là, ils s'arrêtèrent un instant, parce que c'était beau.

Les eaux, réputées les plus pures de la région, étaient du turquoise clair des plages tropicales, quoiqu'elles fussent bordées d'un épais bois de pins et de chênes, dont les racines enserraient d'énormes rochers noirs jadis vomis par la gueule du volcan. L'un en particulier, plus gigantesque encore que les autres, s'élevait au-dessus de la canopée : comme sa forme évoquait vaguement un trône, on l'avait surnommé « le siège du Diable », parce que Cthulhu seul sait à quel point les paysans aiment nommer des choses d'après le Diable – particulièrement quand elles sont noires et biscornues. En vérité, il y avait quelque chose d'étrange dans la façon dont il émergeait du sol et des arbres pour s'avancer au-dessus des eaux, presque au centre exact de la cuvette circulaire que formait le cratère volcanique ; mais le nom inquiétant avait sûrement aussi à voir avec cette impression.

Les bords du lac étaient tout à fait vides, et assez propres à la méditation romantique ; nos héros s'assirent.

« Les bords du lac sont tout à fait vides, remarqua Aliocha.

- Et même assez propres à méditer de façon romantique ! renchérit son interlocutrice. »

Puis le vent qui se levait agita les mèches (romanesques) des gosses, et ils se regardèrent en silence.

« Tu sais, Aliocha, reprit Abigail, toute cette histoire est bizarre... Les disparitions que tu m'as racontées, on dirait vraiment le genre de suggestions que feraient des médiums.

- Ça existe vraiment, ces trucs-là ?

- Bien sûr ! Ce n'est pas parce que la science sèche là-dessus que ça n'existe pas !... Enfin, je dois t'avouer que notre situation est un peu particulière. Et le pire, c'est que... Non, oublie ça.

- Comment ça, « oublie ça » ? Qu'est-ce que tu voulais dire ?

- Je... je crois que tout ça un rapport avec toi.

- Plaît-il ? »

Aliocha prit ce bel air abasourdi qui lui allait si bien.

« Depuis le début, expliqua la jeune fille, j'ai senti que tu étais –comment dire ?– spécial.

- Dans... euh... le sens que j'imagine ? fit le russe blanc qui virait au rouge vif.

- Mais non, idiot ! Je veux dire qu'il y a une tache obscure dans ton esprit, quelque chose de caché – un peu comme dans celui mon frère.

- Qu'est-ce qu'Agustin vient faire là-dedans ?

- Je ne sais pas... je ne sais vraiment pas. Je sais juste qu'il pourrait y avoir là-dessous quelque chose que nous ne soupçonnons pas, et ça m'inquiète un peu. »

Et sur ces paroles prophétiques, les jeunes gens reprirent leur silence pensif.

Pendant ce temps-là, devant la maison d'hôtes, une femme mystérieuse se retournait, sans surprise apparente, vers l'Oeste affamé.

Celui-ci, en la voyant de face, marqua un temps d'arrêt : ses cheveux noirs, coiffés à la garçonne –c'est-à-dire si démodés qu'ils en devenaient très modernes–, son long visage fin, un peu austère, qui paraissait à peine trente ans, et ses grands yeux bruns lui disaient quelque chose. Tandis qu'elle cherchait flegmatiquement dans la poche intérieure de son imperméable le briquet sollicité, Agustin se permit de l'interroger.

« Excusez-moi mais... nous connaissons-nous ?

- Peut-être, fit-elle d'une voix profonde. Dans les milieux que je fréquente, on m'appelle Tara, esq.

- Esquire ? Je croyais que seuls les hommes pouvaient être chevaliers en Grande-Bretagne.

- C’est que je suis avocate américaine, et non noble britannique (2). »

Et Tara de lui tendre un briquet d'argent où était gravée en français une étrange devise, Tant la quiert qu'on y parvient.

« Je vous ai donné mon nom, ajouta-t-elle. Puis-je connaître le vôtre ?

- Agustin Oeste, simple estivant.

- Ah ! Peut-être pourrez-vous m'aider !

- J'en serais ravi.

- Pouvez-vous m'indiquer la route de Folpense ? »

Agustin ouvrit la bouche, prêt à répondre, quand une pensée l'arrêta : Tara esq., ça ressemblait beaucoup à un mot qu'il avait entendu répéter récemment... Sans qu'il sût pourquoi, le sentiment diffus d'un danger s'empara de lui.

Ses pensées peinèrent un instant ; Tara, esquire... Tara-esq... – Tarasque !

Soudain, tout lui revint – avec une telle force que ses facultés intellectuelles s'en trouvèrent engourdies.

Avant qu'il pût y réfléchir, son corps réagit et lança un grand crochet du droit dans la direction de son interlocutrice ; celle-ci l'esquiva sans le moindre effort, de même que le second coup de poing qu'il lui décocha. En revanche, son coup de genou à elle trouva bien sa cible, l'estomac de l'Espagnol, que la douleur plia en deux. Avec une grâce irréelle, elle répéta son coup, et acheva son adversaire d'une manchette précise dans la nuque. Perdant l'équilibre, Agustin chut en avant et se retrouva le nez dans la poussière, à quelques centimètres d'un haut talon noir – lequel se permit, en guise de conclusion, de lui taper légèrement le front.

« Ce n'était pas ma meilleure idée », commenta-t-il intérieurement.

À suivre...

(1) « Agathos » = bon, en grec ancien (pour les handicapés des langues mortes qui nous lisent).

(2) Voir cet article.


 

Poll #1345490 Que va faire Agustin ?
Open to: All, detailed results viewable to: All, participants: 2

Dans le prochain chapitre, Agustin va...

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...continuer à se battre bêtement.
0 (0.0%)

...se demander si un malentendu ne s'est pas produit.
2 (100.0%)

...s'enfuir à toutes jambes.
0 (0.0%)



N°22: Hiatus.

  • Sep. 13th, 2008 at 3:01 PM
Flob'
Chers amis,

C'est avec une certaine honte que je prends la plume, car j'avais promis de vous donner des nouvelles... Seulement voilà, je n'ai pas internet chez moi et mes nouvelles commencent à être un peu anciennes.

"Que devenez -vous ? Devenez-vous ? Devenir. Avenir. Avez-vous vu Calcutta ?" m'écrit Marguerite D., une lectrice fidèle. (India Song, c'était nul.)

Hé bien, chère Marguerite, je n'ai jamais vu Calcutta, mais je peux vous dire ce que je fais ces temps-ci.

Dans l'ordre chronologique : je vais à Henri IV (adieu Versailles), je me suis installé dans un studio juste à côté du bahut (dans le coin du Panthéon, je crois, mais je m'y perds sans cesse), et je me suis fait couper les cheveux (pas trop). Fascinant, hein ?
D'autre part, comme je bosse beaucoup (Normale au bout du chemin, l'aventure au coin de la rue, l'amour sur mon palier, l'extase dans mes céréales matinales, si vous voyez ce que je veux dire...
enfin, sans doute pas), je n'aurai pas trop de temps à consacrer à ce blog.

Toujours est-il que je terminerai les dix chapitres d'Agustin Oeste, c'est une certitude. Après viendront sans doute les premiers bouts d'un projet plus ambitieux dont je ne peux encore vous rien dire (la vache, c'est beau, ce que je cause, on dirait du Molaire.)
Et pour l'instant, silence radio, le temps que je m'habitue à ma nouvelle condition de Parisien. Et c'est à peu près tout.

J'espère que vous vous porterez bien, et vous souhaite un bel automne.

Amicalement,


Le Masque des Ronces

N°21: From New York with love

  • Aug. 15th, 2008 at 4:40 AM
Flob'


IN GLORIOUS MSPAINT !

Et je me suis déjà pris trois rateaux de ce côté de l'Atlantique. Loose-attitude ! (Je reviens dans cinq jours : si vous voulez vister mon nouveau home parisien, téléphonez-moi, mailez-moi ou envoyez-moi un pigeon voyageur et je vous répondrai dès que possible.)

Bises baveuses,


Grégoire.

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Flob'

Un jour dans la vie d’un Khâgneux, chapitre IV : Le Khôncours (ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la dissertation).

(Les trois premiers chapitres sont dans les marais d’internet, c’est-à-dire ici).

C’est le grand jour : vous avez laissé à votre notaire un testament où vous indiquez qu’on doit jouer Chasing Cars à votre enterrement, à votre famille une lettre Guy Moquet-esque, à votre chien double ration de croquettes diététiques. Vous bouclez votre ceinture « US Army », resserrez les sangles de votre sac, enfilez des rangeos cloutées : ce matin vous partez au casse-pipe. Dehors, c’est l’aube. Les oiseaux chantent, mais vous n’en avez cure. Vous mangez la dernière tartine beurrée du condamné, accompagnée d’un café serré, votre dix-septième depuis le réveil. La fleur au stylo, les poches bourrées de cartouches (d’encre), la plume affûtée comme un rasoir, vous êtes fin prêt. Vous écoutez une dernière fois Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss dans l’espoir kubrickien que vous aurez soudainement la science infuse – cela ne vous a pas réussi jusqu’ici, pas plus que les révisions sur fond de musique de Rocky... Mais comme disait votre prof de français, vous êtes un warrior. Les gagnants sont des winners, vous répétez-vous. D’ailleurs, ensemble, on est plus nombreux !

Tous, autant que vous êtes, n’êtes pas grand chose d’autre, d’ailleurs : arrivé au centre des examens, c’est plutôt chacun pour soi et Proust pour tous. Radeaux médusés dans le petit matin, les bancs accueillent une foule d’élèves naufragés, ensablés dans les Balkans ou battus par un ressac balzacien. Le Lys dans la vallée et ses chastes souffrances (« le Groenlandais mourrait en Italie ! », s’y exclame mystérieusement madame de Mortsauf) fait concurrence aux disputes byzantines (enfin, athéniennes, mais je me comprends) d’un Aristote blafard. 

À travers vos yeux embrumés de sommeil, les groupes d’étudiants qui traînassent sur le béton sont des morses hagards pleurant la banquise qui fond. Mais pas d’Al Gore pour dénoncer le réchauffement de l’ambiance lorsqu’arrivent les surveillants, sujets dûment scellés au poing. La petite foule de littéraires courbatus, ployant sous le poids de leurs cernes, les suit mollement vers la porte. Là, l’enthousiasme qui montait retombe tel le soufflé au fromage lâchement lardé de coups de fourchette par un gastronome imprudent ; sept étages d’escaliers à la Pirandello nous séparent de la gloire. En entonnant Stairway to heaven, vous entamez l’ascension. Premier de cordée, vous cherchez des prises sur les marches étroites. Le linoléum, c’est plus traître que les glaciers, les crevasses et les seracs ! On tombe à côté de vous, un sac choit dans votre dos, trois étudiants s’effondrent. Si près du but... mais vous ne pouvez plus rien pour eux. Le blizzard de l’air conditionné souffle sur votre visage buriné par les polys d’histoire, alors que vous versez une larme virile sur vos camarades démolis par ce maudit escalier. Enfin, vous vous accrochez à la rampe de salut et vous distinguez dans la brume des hauteurs le chiffre « sept ». Vous y êtes arrivé !

Sur le pont de la salle d’examen, les féroces pirates que sont devenus vos condisciples s’agitent sauvagement à la recherche le leur place. Le vent matinal souffle dans les voiles de vos copies en papier-toilette qui se feront un plaisir de rendre l’encre de votre stylo habituel parfaitement illisible. Le claquement de la jambe de bois de quelque Long John Silver khâgneux retentit dans votre dos ; haletant, vous vous retournez pour vous apercevoir que c’est juste votre voisine de souffrance qui porte des talons hauts. (Oui, c’est cette même voisine qui ira cinq fois aux toilettes au cours de l’épreuve, pour que vous puissez profiter le plus longtemps possible de la douce mélodie de ses godasses frappant le sol en cadence.) La lente mélopée des consignes toutes plus inutiles les unes que les autres (aucune ne vous indique comment décoder les cryptogrammes lovecraftiens imprimés sur les en-têtes de vos copies) se tarit soudain. Le maître de cérémonie (plus « gentil surveillant en fin de carrière » que « prêtre dévoyé scarifiant des chatons dans un temple à Chtulu ») lève les bras. Le silence se fait, religieux. Les servants s’affairent pour vous remettre votre sujet quotidien, afin que vous sacrifiiez sur l’autel des grandes écoles. Puis, un chant rituel retentit dans le mutisme recueilli : « fermeture des portes ! »

Des rires parcourent la noble assemblée. Contre toute attente, les portes auxquelles le Vieux de la Montagne tourne le dos ne se ferment pas toutes seules dans une gerbe de fumée, mais restent grandes ouvertes ; la situation est un peu surréaliste. Vos sourires narquois s’effacent lorsqu’en retournant le sujet, vous lisez à quelle sauce l’ENS va nous dévorer.

 

La calculatrice n’est pas autorisée.

 

Pardon ?... L’espace d’un instant, votre cerveau a des ratés : c’est ça, le sujet ?

Hé non, vous réalisez à temps qu’un normalien facétieux a décidé qu’il serait en bas de page et non au milieu ; comme ça, pour se marrer. (Quels rigolos, ces agrégés !) Alors, voyons voir, le sujet...

 

L’égalité.

 

La page blanche à côté de vous vous nargue cruellement. Vous préfériez encore la calculatrice.

 

¤

 

La vérité vraie :

 

En vrai, ça s’est bien passé. Enfin, relativement bien passé (surtout dans la mesure où j’ai survécu).

L’égalité, c’était super bateau, comme sujet. Sinon, en histoire on a eu « le facteur religieux dans l’évolution du monde contemporain » (formulation à la con),  et en littérature l’utilité de la parole théâtrale ; plus un bouquin de Fitzgerald en anglais, du Tibulle larmoyant en latin, et un passage sur l’infini pour le commentaire de texte philosophique (qui portait sur Aristote, comme prévu).

La seule impression qui m’en est restée, c’est que c’est allé vraiment vite : j’avais à peine commencé que c’était déjà fini... Et croyez moi, six heures, c’est toujours trop court. (Ce qui ne m’empêche pas d’avoir soixante-douze heures de dette de sommeil !)

Et puis là, je commence mollement à me préparer pour les oraux (éventuels), sans trop d’espoir.

On verra bien.

(Ça devrait être ma devise.)

 

¤

 

Petit cabinet de curiosités :

 

Tout arrive ! J’ai trouvé ces temps-ci sur internet des auteurs de webcomics talentueux, une blogueuse normalienne (si !), et un objet parfaitement inutile, mais parfaitement indispensable.

Sur ces liens qui vous feront perdre un temps fantabuleux (non, ça n'existe pas : j'emmerde l'Académie française), je vous quitte et vous souhaite de bonnes vacances (pour ceux qui sont en vacances !)

Flob'
    Mon dieu ! Une mise à jour le mardi ? Mais où va le monde ? Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas en faire une habitude : je voulais juste laisser un petit mot avant de partir au casse-pipe.
    J'ai beaucoup écrit pendant les révisions du concours. Histoire d'ambiance, j'imagine : quand on a passé cinq heures sur Proust, on a peut-être plus envie de se consacrer à une nouvelle qu'à atomiser des extraterrestres... Enfin, l'un n'empêche pas l'autre, surtout quand on ne dort pas la nuit à cause du stress, de la caféine et des voisins bruyants. Bref, je disais que j'avais beaucoup écrit : il y a du bon et du moins bon, du plus ou moins travaillé, et probablement pas mal de lignes que je trouverai complètement ridicules dans quelques mois.
    Avant que ce ne soit le cas, je vais faire un truc que je ne fais jamais, pour diverses raisons (dont l'impression d'être violé mentalement) : publier un texte un peu personnel... Non attendez, ne partez pas ! Je vous promets que ça ne raconte pas ma vie ! Non, c'est juste un bout de prose plus... intime que mes publications habituelles. Et pas "intime" dans le sens où certains d'entre vous à l'esprit fort mal tourné pourraient l'entendre : c'est... comment dire... représentatif d'un certain état d'âme que j'ai eu ces derniers temps, c'est tout.
    Et voilà, je le savais ! Ce que je dis est déjà risible. J'ai l'air d'un adolescent skyblogueur en train de parler de son malaise existentiel, les émoticônes multicolores en moins. L'introspection, il faut vraiment être Montaigne pour que ça rende bien : quand on a pas son talent, ça finit toujours par du larmoiement aussi lassant pour les lecteurs qu'humiliant pour l'auteur. Mais abrégeons, si vous le voulez bien ! Le texte qui suit est intitulé "Aube", il est court et ennuyeux.


Vale, les copains.

PS :
le titre de cet article est une citation d'Audiard, et cette vidéo est très sympa.

N°12: Mauvaises nouvelles des étoiles.

  • Mar. 16th, 2008 at 9:49 AM
Flob'
    Le premier qui trouve d'où vient le titre de ce post gagne un caramel mou. J'adore les caramels mous. <3

    Excusez-moi tout d'abord de l'irrespect flagrant de mon rythme de publication, mais je suis en concours blanc, et bientôt en concours tout court ; vous comprendrez donc que je sois un peu pris ces temps-ci. Toutefois, pour ne pas vous laisser trop longtemps sans les lueurs pâles de ma médiocre plume (sans compter que des expressions comme ça ne se trouvent pas sous les sabots d'un cheval), je vous propose un petit texte écrit avant-hier pour un concours de nouvelles fort informel ; oui, je sais que j'ai mieux à faire que d'écrire des idioties, mais le temps d'écrire est toujours du temps volé, comme disait l'autre.
Quoi qu'il en soit, la contrainte était la suivante : je devais illustrer en trois pages (au plus) une image faite de cases de bande-dessinée franco-belge nanarde, aléatoirement collées ensemble. Mon image avait quand même Astérix, Donjon, Jo, Zette et Jocko, un japonais tout droit tiré de Buck Danny et le très inexpressif Michel Vaillant tout à la fois ; ne vous étonnez pas que le résultat soit assez incohérent.
Pour le reste, tout est le fruit de mon imagination débridée...


Bon week-end/concours/partiel/dimanche à tous ! (:
Flob'

A moins que vous ne soyez aveugle ou que vous n’ayez passé les cinq dernières années de votre existence à hiberner dans une grotte, il est fort improbable que vous n’ayez jamais entendu parler de « webcomic. » Qu’est-ce à dire ?

Faisons simple : un webcomic est une bande-dessinée lisible en ligne, qui se différencie surtout de la bande-dessinée classique par le fait qu’il n’y a aucune différence.

Bon, j’exagère un peu. Il faut dire que j’ai été passablement agacé, ces derniers mois, par l’effet de mode qui a les a entourés (au même titre que les blogs) ; on croirait, à lire les journaux ou à regarder les reportages (encore sporadiques) qui sont diffusés à ce sujet, que nos chers dessineux ont réinventé la poudre.

Sans vouloir en rien atténuer leur mérite, il n’en est rien ; moi, je vois toujours des cases, les bulles, et des personnages qui les occupent. Si j’étais mauvaise langue, je dirais qu’ils sont plutôt moins bien dessinés que dans le circuit habituel, mais force est de reconnaître qu’il a du bon, du moins bon, et du fort médiocre.

Pour en revenir à notre controverse, les journalistes (pour la plupart des pigistes, les professionnels ont manifestement autre chose à faire) qui ont bafouillé sur les webcomics -dans des publications aussi largement diffusées que le Figaro magazine ou le Monde- ont fichtrement l’air de considérer que c’est une toute nouvelle forme d’expression qui y a été créée.

Laissez-moi rire ! Ce sont des d’abord des pages de bande-dessinée sur internet, là-dessus, il n’y a point à pinailler. Tout ce qu’on ajoute à ce prédicat ressemble souvent à du bavardage journalistique, voire à du remplissage dans bien des cas.

Certes, on pourrait arguer que les restrictions formelles liées à la publication se trouvent suspendues dans les webcomics, permettant des explosions de créativité de la part des artistes (et des phrases pompeuses chez ceux qui en parlent.) Dans une certaine mesure, c’est vrai ; toutefois, les chiens ne font pas des chats. Les dessinateurs et scénaristes qui bossent sur des webcomics s’inspirent dans une large mesure de leurs aïeux adeptes du papier, tant en ce qui concerne les scénarios que les codes graphiques, ne serait-ce que pour attirer un lecteur élevé sous les augustes ombres de Lucky Luke, Tintin et Ken le survivant. De surcroît, le webcomic est une activité à temps complet, qui nécessite des quantités de travail énormes ; il est donc normal de voir des artistes publier leurs travaux sur papier après gagné une certaine popularité en ligne. Il faut bien faire bouillir la cht’marmite, comme on dit dans le Nord.

Enfin de compte, on se retrouve donc avec des contraintes à peine inférieures...

Et pourtant, la différence entre la bande-dessinée bassement terre-à-terre (enfin, encre-à-papier) et le webcomic saute aux yeux ; elle s’apelle photoshop. La colorisation, la retouche des traits ont une gueule vachement plus propre, et c’est plutôt un bien.

Dernier point, l’histoire. Le grand argument des défenseurs du webcomic comme art à part, c’est que la publication régulière et le constant état d’inachèvement de l’histoire qui en résulte, permettent plus de souplesse, et subséquemment plus d’inventivité. Passons sur l’équation simplette « souplesse du format = inventivité », sans quoi je risque de devenir désagréable. Il n’en reste pas moins que les meilleurs webcomics ne sont devenus ce qu’ils sont qu’à partir du moment où ils ont décidé soit d’avoir une intrigue planifiée, soit de s’en tenir à des gags de trois ou quatre cases... J’ignore royalement dans cette dernière phrase les blogs BD et l’autofiction, ce sont d’autres paires de gants vampiriques (ha ha, blague de geek) ; ils jouent dans une catégorie complètement différente.

Reste à voir la question des subdivisions au sein du genre même du webcomic. Fort grossièrement, je dirais qu’il y a deux types d’hommes, ceux qui ont un fusil et ceux qui creusent, et trois grands types de webcomics : les romans graphiques, dont d’aucuns affirment qu’ils sont les webcomics à proprement parler, avec des personnages, une histoire, et tout ça ; les blogs BD, où un auteur raconte sa vie à des lecteurs passionnés (ironie) ; et les webcomics comiques (jolie dérivation), enfin, dignes descendants des petits Mickeys en trois cases dans les journaux d’antan. Ces distinctions sont purement personnelles et issues de mon expérience de lecteur, elles sont de fait sujettes à débat. Comme pour tout ce qui précède, si vous n’êtes pas d’accord, faites-le moi savoir !

Mon propos n’est ici ni d’établir une typologie plus précise, ni une liste exhaustive. Face à la masse considérable des webcomics publiés à chaque minute qui passe, je tenais juste à vous faire part d’une liste de mes favoris personnels, pour que vous découvriez peut-être des œuvres que vous eussiez manquées. Mes critères d’évaluation sont les suivants : moche ou pas moche, bien ou mal écrit, publié dans de bonnes conditions ou non ; l’aspect du site web, le rythme de publication et l’attitude générale de l’auteur face à ses lecteurs rentrent dans les conditions de publication.

            Puisque tout est dit, que les Satrapes s’attrapent et que les Athéniens s’atteignent !

 

¤¤¤

 

Edit (2009): Oh my, most of these were terrible. Mind-numbingly, soul-crushingly, extremely terrible. Edited out!

 

¤¤¤

 

Je laisse [info]pkmaster présenter Mistakes Of Youth, comme toujours, et je vous invite à réparer dans les commentaires toutes les horribles injustices que j’aurais pu commettre en oubliant quelque chef d’œuvre dont vous êtes fanatique.

 

 

Bonne rentrée à tous !

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N°10: Snobisme musical.

  • Feb. 13th, 2008 at 1:05 PM
Flob'
En guise d'exergue :

Avé, lecteur, celui qui va dire des bêtises te salue.

Tout d'abord, comme tu as pu le remarquer parce que tu es un lecteur fidèle (vous ne trouvez pas que c'est super cool, de tutoyer ses lecteurs ? Ça fait, intime, lounge, familier. La grande classe, quoi), cette note vaut aussi bien pour samedi dernier que pour samedi prochain. C'est-à-dire que ce n'est que le samedi d'après que le rythme reprendra normalement, à cause d'un léger rush de travail ces derniers temps. Ce qui fait qu'en fin de compte, je n'aurai presque pas manqué à mes devoirs de publication ! Oui, je suis du genre à faire des arrangements avec ma conscience.

Mon article d'aujourd'hui consiste en une sorte de one-shot, que je devais intégrer à l'origine dans une nouvelle, mais dont le sujet se prêtait mieux à un poème en prose. Ce serait bien pompeux (et fallacieux) de le qualifier ainsi, mais enfin ! Il vaut mieux que vous vous fassiez une opinion par vous-mêmes. Tout bref qu'il est, ce texte a tout de même fait l'objet d'un travail d'assez longue haleine ; je ne crois pas qu'il y ait de honte à le publier. Merci de commenter de façon constructive !

¤¤¤
Andante :

La pluie tombe, avec une obstination qu’on ne lui voit qu’en Bretagne.

Le ciel n’est pas en colère, ici. Il boude. Les gouttes fines se succèdent, têtues, et recouvrent la campagne d’un rideau monotone. Il ne fait pas froid ; s’il l’on frissonne, c’est à cause de l’humidité. Elle est partout : dans le salon, elle décolle le papier-peint et gondole les consoles ; elle ternit les tableaux du hall, ronge les livres du grenier, trempe les vêtements tristement rangés au garde-à-vous dans les armoires. Qu’on s’endorme un instant, et on n’est pas sûr de ne pas se trouver noyé par ce voile moite. Alors on fait des feux de pin et de peuplier dans la grande cheminée pour assécher l’air ; il faut des heures pour que les troncs détrempés s’embrasent, mais la fournaise dure parfois près d’une semaine et suffit à chauffer toute la maison. On remet de temps en temps du petit bois sur le foyer, et une grosse bûche quand la précédente a fini de se consumer. Tout le monde se tient autour les cendres brûlantes. On est assis à même le sol, sur la pierre chaude, à deux pas de l’âtre. On ne se tourne pas vers flammes, sans quoi la chaleur serait trop forte : on se contente de leur tourner le dos, avec un livre ou un journal, et d’attendre que la nuit vienne. Au bout d’un moment, l’esprit devient engourdi, et on ne parvient plus à distinguer le crépitement des flammes de celui de la pluie sur le toit. Les lignes du livre deviennent indistinctes, on relit sans cesse la même phrase sans en comprendre le sens. C’est alors qu’on a l’intuition de ce qui aurait pu s’écrire dans les espaces vierges que le poète a laissés entre les lignes ; on entre dans la fable. Puis, on se réveille ; le feu brûle toujours, la pluie n’a pas cessé, et on poursuit sa lecture, avec je ne sais quelle nostalgie du rêve qu’on vient de quitter.

Mon livre m’est tombé des mains ; je rêvasse. C’est un de ces vieux volumes dont l’obsolescence désuète a un certain charme, comme celui d’un poste à galène ou d’un téléphone en bakélite. Le coupe-papier qui m’a servi à séparer ses pages gît non loin, dans la pénombre, rattrapé par l’obscurité qui enfle autour de l’âtre tandis que le soir tombe. Et dans la bibliothèque toute proche, d’autres tomes s'amoncellent – au-dehors, l’averse redouble, claque sur les carreaux, se plaque contre les gouttières et gifle avec violence le portail vermoulu qui grince de plus belle. Ce qui n’était qu’un grain monotone et obstiné dégénère soudain en orage ; un éclair découpe nettement l’obscurité nuageuse, illumine un instant d’une lumière violente, triste et blafarde le tableau solitaire de ma soirée, puis retourne à la nuit grisâtre tandis que le tonnerre craque. Je tente de me distraire de ces lugubres bourrasques ; je reprends le roman entamé, je cherche ma page ; plus moyen de me concentrer. Le bruit de l’eau battant les vitres me force à lever les yeux pour constater par moi-même, à la lumière incertaine du feu, la violence de la tempête. Elle est si déchaînée que cette nuit acquiert une certaine noblesse : on croirait entendre dans ce bruit aqueux et cadencé galoper des chevaux célestes ou marcher une foule de lutins, de fées et de démons. Les pièces du manoir, pleines d’échos, de cavernes et d’oubliettes sont comme habitées par ce clapotis entêté ; elles se peuplent dans mes yeux fatigués d’une foule d’êtres fantastiques qui donnent corps à l’ombre environnante. Les ogres, les diables et les elfes de mon esprit commencent, au son de l’orage, à danser une ronde sabbatique autour du grand feu mourant. Tout ce bestiaire magique ne me menace pas plus que je ne pourrais me menacer moi-même ; les dragons de ma fantaisie sont couchés à mes pieds comme des chiens fidèles, et les hydres qui les suivent sont amadouées.

Un léger courant d’air suffit à dissiper ces monstres immatériels. Le feu agonise ; je n’ai plus le courage de l’entretenir. Tandis que l’ombre démesurée me dévore peu à peu et referme ses dents noires et avides sur les braises défuntes, une nostalgie délicate s’immisce dans un coin de mon esprit, semblable à ces notes légères qui concluent l’andante d’un concerto pour piano que j’ai écouté le matin même. A l’entendre, on se prend à regretter ce qu’on n’a jamais connu ; la tendresse bleutée de ce chagrin adouci se mêle à la tombée du soir ; il n’en est pas moins tenace, s’il est vrai que le désespoir est plus passionné.

En Bretagne, la tristesse n’est pas violente. Elle est obstinée.

¤¤¤

Ce texte est très largement inspiré de morceaux de musique classique, et des images qui ont pu me venir à l'esprit tandis que je les écoutais ; le concerto auquel il est fait référence, c'est surtout le remarquable Concerto pour piano n°2, du non moins remarquable Chostakovitch.

Ça me fait penser qu'on m'a demandé récemment quels étaient mes compositeurs et morceaux préférés (toujours en musique clacla) et que je suis resté tout penaud, la bouche ouverte, l'air ahuri du fonctionnaire des postes à qui l'on récite du Baudelaire alors qu'il s'apprête à vous parler du tarif des colis ("Vous voulez que ça arrive vite ou être sûr que ça arrive ?" m'a demandé récemment la préposée au guichet). Je m'en suit trouvé fort honteux et confus, et j'ai juré, mais un peu tard, qu'on ne m'y reprendrait plus.
Alors j'ai composé la petite liste qui suit pour briller en société et éviter à l'avenir ce genre de désagréments ; d'une part, il n'y a pas d'ordre de préférence, et j'en oublie sûrement. D'autre part, on constatera à quel point mes goûts en la matière sont banals et académiques. Il faut dire que je suis moi-même banal et académique.

O Fortuna de Carl Orff, dans Carmina Burana ; c'est tellement gigantesque que ça fait courir des frissons partout dans mon échine.

Chostakovitch, toutes les Suites pour orchestre de jazz, et surtout la n°1. Le meilleur foxtrot de tous les temps !

Rhapsody In Blue de Gerschwin. Rien à ajouter, tout est absolument parfait dans ce morceau.

La Marche au supplice, de Berlioz, dans la Symphonie Fantastique. Parce qu'il fallait bien choisir une partie de la Symphonie Fantastique et que le nombre de lectures sur iTunes en a décidé ainsi.

Les Danses Polovtsiennes de Borodine. Tout simplement mon ballet préféré, tant à écouter qu'à regarder.

Ainsi parlait Zarathoustra, de Strauss. Parce que ça donne envie de voler lentement dans l'espace et de toucher des stèles noires.

Le beau Danube bleu, de Strauss. Voir ci-dessus.

Olim lacus colueram de Carl Orff. Légèrement dérangeant et excessivement génial.

Le Boléro de Ravel, quoiqu'en disent les snobinards et les aristocrates de la musique qui le trouvent plat et bien trop connu ; le Boléro, plat ! Tssss.

Le Libera Me du Requiem de Gabriel Fauré. Parce qu'un requiem presque capable de vous faire chialer, ça ne se trouve pas à tous les coins de rue.

Bien sûr, il en manque ! Vous êtes d'ailleurs libres de vous indigner, de m'insulter (pas vraiment) et de donner vos propres préférences en la matière.
Et comme une partition n'est rien sans celui qui l'interprète, je vous donne aussi mes chefs d'orchestre préférés de tous les temps: Karajan dans l'absolu, Daniel Barenboim pour Mozart, Sir Simon Rattle pour Carmina Burana, Georges Prêtre (le chef d'orchestre préféré de Maria Callas) et bien sûr l'immense Arturo Toscanini. J'adore tout particulièrement la virtuosité et l'inventivité de ce dernier ; à Ravel, qui lui reprochait d'avoir joué le Boléro deux fois trop vite, il répondait "
Vous ne comprenez rien à votre musique. C'était le seul moyen de la faire passer."  Ha ha ha, il fallait le faire !

¤¤¤

Pour conclure sur une note moins pseudo-intellectuelle, je me suis récemment procuré Melty Blood : Act Cadenza Ver. B, et j'ai déjà fini le mode arcade avec tous les persos -et avec la ferme intention d'être suffisamment entraîné pour vaincre le [info]galilab la prochaine fois que nous nous affronterons- ; par conséquent, je pense avoir assez d'expérience pour affirmer en toute objectivité que ce jeu est super ! (en gras et avec un point d'exclamation, nom de nom). Hisui et Arcueid Brunestud ont pour l'instant ma préférence, pour tout vous dire.
Certains morceaux de la B.O. valent également le détour...

Sur ce, je vous salue bien bas et vous souhaite une bonne semaine.

Affectueusement,


Le Masque des Ronces.

N°8: Considérations intempestives.

  • Feb. 1st, 2008 at 9:00 PM
Flob'

Question existentielle :

Toute ma vie, je me suis demandé si Fatboy Slim, avec un nom pareil, était gros ou mince, et pareillement si Little Big Man était grand ou petit. Ma quête existentielle de ces deux réponses fondamentales touche à sa fin : j’ai découvert récemment que le premier est un geek maigrichon comme vous et moi (façon de parler...), de surcroît fort sympathique et un peu plus âgé que je ne l’aurais cru.
Quant au second, il est joué (talentueusement) par Dustin Hoffman qui fait une taille tout à fait normale.

La vie est décevante.

 

¤¤¤

 

Scène vécue :

(La scène est dans la rue. Des gens défilent avec des drapeaux et des banderoles. Au milieu, un étudiant en col roulé chante l’internationale en agitant un drapeau « Peace » fantaisiste)

 

L’étudiant (beuglant) : C’est la lu-utte finale~

 

Un camarade manifestant : Hé, t’as pas une nuigrave ?

 

L’étudiant (perplexe) : Pardon ?

 

Le camarade (patient) : Je disais : t’as pas une nuigrave ?

 

L’étudiant (ethnologique) : Une « nui-grave » ? Ca se mange ?

 

(Le camarade, rigolard, fouille dans sa poche et en sort un paquet de cigarettes vide et froissé. Il le montre à l’étudiant en indiquant du doigt la mention « Nuit gravement à la santé. »)

 

Le camarade (pédagogique) : Une clope, quoi.

 

L’étudiant : *tristesse et consternation*

 

(Rideau. Toute ressemblance avec une situation réelle est parfaitement intentionnelle et me fait bien marrer.)

 

¤¤¤

 

Citation du jour :

« Un cygne, c’est juste une oie qui flotte ! »

 

Un camarade qu’on interrogeait sur le signe en linguistique.

 

¤¤¤

 

Coup de gueule :

L’autre jour, je discutais avec l’étudiant en médecine (et stagiaire émérite) qui remplaçait quelques minutes l’infirmière de mon bahut, laquelle infirmière était partie sauver des vies au péril de la sienne sous une identité secrète et avec une grande cape rouge.

Le sujet tombant sur les médocs que ce charmant garçon avait le droit d’administrer aux étudiants souffreteux autant qu’agonisants dans mon genre, j’appris qu’il était question qu’il disposât d’antidépresseurs comme ceux avec lesquels les gothiques tentent de mettre fin à leur existence pleine de malheur et de chansons de Simple Plan.

Un conseil en passant, les gars : tranchez bien le long de la veine du poignet, pas en travers, sinon vous risquez de vous rater. Merci. Et non, ne me faites pas de procès, je n’incite aucun fan de Simple Plan au suicide ; les enfants, le suicide, c’est mal – faites la philo, pas la guerre, et tout ça.

Pour en revenir à notre propos, mon interlocuteur m’apprit alors à mon grand désarroi qu’on allait faire distribuer un questionnaire aux élèves de secondaire de certains lycées, où figureraient des questions sur la drogue, l’alcool, et la vie des adolescents (qui est, comme chacun sait, si terrible que c’en est une pitié, et qu’on n’a pas demandé à venir au monde, et que tout ça est bien triste ma bonne dame.)

L’opération viserait à déterminer quels élèves dépriment salement, sont au bord du gouffre depuis la dernière défaite de Sochaux contre Saint-Étienne, n’en peuvent plus, n’ont plus envie de rien ou vont cochonner la journée de centaines de laborieux travailleurs en se jetant sur les rails de la ligne B du RER. (Initiative louable, s’il en est.)

Cependant, dans le questionnaire officiel, il y avait aussi cette question : « Avez-vous déjà pensé à la mort ? », indiquée comme un symptôme précurseur de la dépression galopante à tendance mélancolique.


A ceux qui l’ont écrite, je dis merde.

Penser à la mort, c’est pour ainsi dire le fondement de notre humanité ; l’anormalité serait plutôt de n’y avoir jamais pensé.

Si l’on écoutait les tartuffes bien-pensants qui ont rédigé ce questionnaire, Montaigne serait un vieillard asocial au bord du suicide, Nietzsche un fou bourré d’antidépresseurs, Kant un complexé à allonger de toute urgence sur le divan d’un psychologue et Léonard de Vinci un refoulé chronique. Cessons cette psychologisation abusive, que diable! – et qu’on ne prétende pas nous empêcher d’examiner ce qu’il est légitime d’examiner ! Pensons à notre mort, considérons-la en face, et constatons la brièveté de l’existence humaine – rien ne nous éloignera davantage du suicide !

 

¤¤¤

 

Et maintenant, une page de publicité :

Allez donc voir Sweeney Todd, de Tim Burton, avec Johnny Depp et Helena Bonham Carter. C’est une comédie musicale, ça a déjà gagné les Golden Globes du meilleur film et du meilleur acteur principal, et c’est vraiment brillant ; c’est sombre, sanglant, inhabituel, vintage, plein d’humour noir, de rocambolesque et d’accents british. En V.O. impérativement !

Par contre, signalons que le dernier Pennac est tout à fait dispensable ; je l'avais admiré en tant que créateur de la géniale tribu Malaussène, j'avais apprécié Comme un roman et pris du plaisir à lire Le Dictateur et le hamac, mais force est de reconnaître que son dernier livre -essai, devrais-je dire- ne vaut rien. Entre larmoiement complaisant, poésie à la petite semaine et attendrissement sur soi-même (sous couvert d'une critique sociale déjà rebattue), Pennac nous livre là un chef-d'œuvre d'ennui absolu à n'utiliser qu'en cas d'insomnie grave ou pour allumer un feu de bois réticent. 
Veni, vidi, ennui, en somme.

¤¤¤

 

Epilogue :

Dans cette note est résumée l’activité intellectuelle de toute ma semaine, à l’exception de la dissertation habituelle : on mesurera ici la profondeur conjointe de certaines réflexions qui peuvent venir durant les cours, des questions existentielles qui se présentent sans cesse à l’esprit du khâgneux, et de son constant souci d’en faire le moins possible. En attendant, bien sûr, de retrouver Agustin Oeste là où nous l’avions laissé...

N°4: Entracte.

  • Dec. 30th, 2007 at 8:57 PM
Flob'
N°4 : Entracte.

(La scène est dans le salon d'un studio exigu mais décoré avec goût, sobrement, dans un style moderne. Au centre de la pièce, une table basse, un sofa blanc et deux fauteuils.)

(Entre Agustin Oeste, un mug de café noir dans une main, un journal plié en quatre dans l’autre.)

 

Agustin : (distrait par sa lecture) Aliocha, tu n’aurais pas vu le chapitre d’aujourd’hui des nos aventures ?

 

Aliocha : (voix distante, qui vient d’une autre pièce) Le quoi ?

 

Agustin : (même jeu, un peu plus fort) Le chapitre !

 

Aliocha : (voix plus inquiète) Ah, mais c’était pas toi qui l’avais ?

 

(Agustin boit une gorgée de café, s’assied dans le sofa et pose le mug sur la table)

 

Agustin : (avec lassitude) Je te l’ai confié hier, quand tu m’as parié solennellement que tu resterais sobre toute la soirée.

 

(Aliocha rentre dans la pièce, en pyjama, les yeux cernés, les cheveux ébouriffés, l’air d’avoir une gueule de bois pas possible)

 

Aliocha : (avec effort) Le pari... Ah oui, le pari...

 

(Silence consterné)

 

Aliocha : (contrit) Je crois que je te dois dix balles, alors.

 

Agustin : (à part, sarcastique) J’avais cru le deviner. (à Aliocha) Donc, tu l’as perdu ?

 

Aliocha : Le pari ou le chapitre ?

 

Agustin : Les deux.

 

(Aliocha réfléchit un moment, regarde le plafond, compte sur ses doigts, puis semble trouver quelque chose)

 

Aliocha : Mais non ! ... Le chapitre est posé sur... sur... (un temps) ça alors, je l’ai sur le bout de la langue ! ...

 

Agustin : (patiemment) Sur la table de la cuisine ? Sur le toit de l’immeuble ? Sur Uranus ?

 

(Aliocha ne prête pas attention à l’énumération de son camarade et continue à marmonner des paroles cabalistiques et incompréhensibles)

 

Aliocha : (pensif) C’est dingue ça, plus moyen de m’en souvenir.

 

Agustin : Quiconque t’a vu hier danser la rumba avec ce portemanteau emploiera le mot « dingue » moins à la légère.

 

Aliocha : Mais comment va-t-on... Hé, j’ai fait quoi, hier ?

 

Agustin : (amusé) Non, je plaisante... Pour ton information, tu as « juste » vomi avec une abondance peu commune sur le costume violet -par ailleurs hideux- d’Ainsworth, lequel ne t’en tient pas rigueur. D’ailleurs, ledit costume était presque plus joli avant qu’après, mais nous nous égarons... Donc, tu n’as plus le chapitre ? Plus du tout ?

 

Aliocha :  Bah, non.

 

Agustin : Par conséquent, nous n’avons strictement rien à publier cette semaine.

 

Aliocha : Rien du tout.

 

(Agustin et Aliocha se regardent, indécis)

 

(Entre l’Auteur, dans un état similaire à celui d’Aliocha)

 

l’Auteur : (las, aux protagonistes) C’est bon, les gars, allez cuver votre alcool ! Je peux tout expliquer.

 

Agustin : (à part, incrédule) Voilà une affirmation intéressante.

 

l’Auteur : (aux spectateurs) Vous l’avez sans doute compris, ce furent des fêtes éprouvantes. J’ai bien tenté d’écrire deux-trois lignes entre deux coupes de champagne, mais elles n’étaient guères reluisantes. Or, le chapitre quatre contient des éléments indispensables à l’intrigue – j’ai préféré ne pas le sauter, et justifier ce manquement à la routine par une pitoyable saynète...

 

Aliocha : (indigné) Pitoyable toi-même !

 

Agustin : (même jeu) Mais pour qui se prend-il, avec sa majuscule ?

 

l’Auteur : (imperturbable) Nous vous quittons donc en vous souhaitant...

 

Agustin : ...de joyeuses fêtes...

 

Tous : (en chœur, avec candeur)... et une bonne année !


(Rideau.)


l’Auteur : (soulève un coin du rideau) Et allez donc jeter un coup d'oeil à ma dernière vidéo ! (le rideau retombe lourdement)

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