N°30: "Vingt fois sur le métier..."

  • Jul. 10th, 2009 at 10:05 AM
Dirty Harry
Once I was waitin'
In fortune and fame
Everything that I dreamed for
To get a start in life's game

Then suddenly it happened
I lost every dime
But I'm richer by far
With a satisfied mind

Money can't buy back
Your youth when you're old
Or a friend when you're lonely
Or a love that's grown cold

The wealthiest person
Is a pauper at times
Compared to the man
With a satisfied mind.


Red Hayes & Jack Rhodes, A Satisfied Mind.

Enfin! Cela fait plusieurs mois que j'attends ce moment! Enfin, plus personne ne lit mon blog! Je vais pouvoir écrire des bêtises avec la certitude absolue que personne ne les lira. C'est... c'est presque émouvant.


Je tiens à remercier mon chien, le proprio de mon studio, la barmaid du Bateau Ivre et tous ceux qui ont rendu ce désastre possible.

Passons aux choses sérieuses. Au sujet du dernier chapitre d'Agustin Oeste, que j'avais promis à de nombreuses reprises: l'obstination n'étant point le moindre de mes vices, je compte bien le publier un jour. Donnez-moi juste le temps de le polir un peu et... ben, où est-ce que vous partez tous? Je vous jure que je vais le finir!

En attendant, pour vous montrer que l'écriture est toujours la deuxième mamelle de ce blog (je parle de nichons pour augmenter mon référencement, ne l'ébruitez pas), voici un petit texte impubliable sur les affres de l'édition. (Toute ressemblance avec Kurt Vonnegut serait vachement tirée par les cheveux.)

Vingt fois sur le métier


A tous ceux qui ont le courage d’insulter les textes (et leurs auteurs)

- Es una mierda.
Tels furent les premiers et les seuls mots que prononça Paolo en lisant mon recueil. Ses yeux noirs, las et cernés me fixèrent un instant. Puis, comme à regret, il me fit signe de sortir de son bureau.
Je ne protestai pas. Je ne m'indignai pas. Je ne restai pas pour défendre la qualité de mes vers. Je me contentai de me lever, de reprendre cette liasse où j'avais mis toute mon âme, et de sortir. Si Paolo pensait que ce recueil était une merde, c'était une merde – incontestablement, irrévocablement, sans qu'on pût rien y faire. Il fallait repartir de zéro.
Paolo était à la fois mon agent et la personne au monde qui m'insultait le plus. Parce qu'il était convaincu que j'avais un grand potentiel, il me rappelait en permanence à quel point ce que j'écrivais était nul, et à quel point j'étais nul pour l'avoir écrit. Il ne me disait même pas que je pouvais mieux faire ; c'était sous-entendu. Au lieu de cela, il remarquait chaque faiblesse, chaque lourdeur, chaque paresse, refusant d'envoyer à quiconque un texte qui ne serait pas parfait. Il était résolu à me faire devenir un grand écrivain, de gré ou de force.
Car Paolo ne supportait même pas que j'abandonne : quand j'étais quelques jours sans écrire, il me téléphonait aussitôt et m'exhortait à me consacrer à un ouvrage, fût-il destiné à être aussi médiocre que le précédent. Et bien que cet exercice incessant m'eût déjà permis de m'améliorer beaucoup, Paolo continuait sans se lasser à me montrer les défauts de ma production, dans l'espoir que je correspondrais un jour à ses invraisemblables standards.
Je retournai donc dans ma chambrette parisienne, armé de mon recueil et de ma déception. Privé de tout désir d'écrire, je me fis un café que je bus sans penser à rien, les yeux perdus dans les toitures parisiennes sur lesquelles donnait ma fenêtre. Ces quelques instants de méditation me calmèrent.
Mes yeux se posèrent alors sur un objet insolite : au centre d'une commode encombrée de papiers divers, ma vieille Remington trônait, abandonnée depuis que j'étais passé à l'informatique. À la voir ainsi prendre la rouille et la poussière, il me prit l'envie d'entendre une fois encore le martèlement sourd de ses touches et le bruit de clochette du retour à la ligne. Ces sons-là vous remplissent l'oreille jusque dans la tombe – quand ils ne vous rendent pas sourd.
Je m'apprêtais à la soulever pour la porter sur mon bureau lorsque je vis que j'y avais laissé, bien des années plus tôt, un texte en cours d'écriture. Tirant la feuille hors du mécanisme grippé de la machine, je m'aperçus non sans déception qu'elle ne comportait que les deux phrases suivantes.

« Le voyageur qui, longeant le littoral, prendrait le sentier dit 'des douaniers' jusqu'à Saint-Jean-le-Stylite s'étonnerait sans doute de voir échouée sur les rochers la carcasse rouillée d'un yacht du début du siècle. Son histoire, pourrait-on lui répondre, est singulière. »

Cela s'arrêtait là.
Je n'avais aucun souvenir de cette histoire, et, à ma connaissance, aucun brouillon. La curiosité m'aiguillonnait : pourquoi le début du siècle ? Était-ce le navire d'un contrebandier, d'un pirate ? Non, c’était un yacht... Dans ce cas, le naufrage pouvait bien être une affaire criminelle, un complot politique ou un crime d'amour, et le propriétaire du bateau, la victime d'un attentat anarchiste, un héritier gênant éliminé par sa famille ou encore un mafioso rattrapé par ses rivaux... De nombreuses histoires commençaient à se tisser autour du yacht et du sentier – toutes possibles encore, mais parmi lesquelles je savais qu'il faudrait choisir.
Dès que j'eus remis la Remington en état de marche, dès que j'eus senti contre mes doigts la résistance des touches et sur mes poignets le froid du métal, le récit de poursuivit de lui-même, comme si je l'avais laissé la veille au soir.
J'avais tout oublié des critiques de Paolo, de mon recueil rejeté et de ma déception. Tout était emporté par le mouvement irrésistible de l'écriture, qui débordait les digues de mon esprit, arrachait mes entraves et venait s'épancher sur la feuille. Les lieux, les héros, les intrigues prenaient une vie propre et se développaient à leur guise. Je n'en étais que le scribe.
Pris dans le rythme de l'histoire, je perdis toute notion du temps. Je marchai avec mes personnages, je souffris, je rêvai avec eux. Et quand je pus enfin taper, épuisé, le point final, c'est avec surprise que je vis que la nuit était depuis longtemps tombée. Mes mains étaient si courbatues que je n'eus pas le courage de remettre la machine en place où même d'en tirer la dernière feuille de mon texte. Je me laissai tomber tout habillé sur mon lit et dormis jusqu'au matin.
Le soleil était déjà haut dans le ciel quand je m'éveillai. Ses rayons traversaient les jalousies mi-closes et zébraient de lumière la Remington, toujours posée sur mon bureau. J'y trouvai, sur vingt et un feuillets dactylographiés, la meilleure histoire que j'avais jamais écrite.
Tout y était incomparablement supérieur à mes textes précédents : le style, l'action, les descriptions... J'avais peine à croire que c'était bien moi qui avais créé cela – que je n'avais pas été possédé pendant quelques heures par le spectre farceur d'un grand écrivain. Exalté par la découverte de ce talent inespéré, je m'habillai à toute vitesse, corrigeai au crayon les quelques fautes de frappe que je pus trouver et partis pour le bureau de Paolo.
Le trajet se passa comme dans un rêve. Ce n'est qu'en posant le pied sur la première marche de l'escalier qui me conduirait à Paolo que je me rendis compte de ce que j'allais faire. Il m'avait ordonné de ne jamais lui présenter, sous aucun prétexte, un premier jet, si je ne voulais pas avoir à trouver un nouvel agent. Et qu'étais-je en train de faire ? Je lui apportais un texte tout juste sorti de la machine, à peine relu, que j'avais écrit dans un état d'hébétude proche de l'ivresse. Autant lui tendre tout de suite le bâton pour me faire battre.
Et pourtant, je montais toujours, l'estomac de plus en plus serré, jusqu'à me retrouver face à la porte fatidique. J'eus alors l'intime certitude que ce que je tenais à la main était mon meilleur texte, peut-être depuis toujours – et je tournai la poignée.
Quand j'entrai, Paolo était assis sur le bord de son bureau, un cigare au bec. De sa main sèche et noueuse, il raturait violemment des épreuves. J'eus une pensée amicale pour les éditeurs et les imprimeurs qui auraient sous peu à subir son ire.
- Bonjour, Paolo, dis-je d'une voix qui se nouait.
- Bonjour, gamin, fit-il sans lever les yeux.
Sans un mot, je posai mes vingt et une pages à côté de lui et fis trois pas en arrière. Il n'eut qu'à laisser les épreuves et à prendre mon texte, qu'il lut avec la même babine boudeuse et le même froncement de ses sourcils broussailleux. Pendant ce qui parut une éternité, nous restâmes là, l'un en face de l'autre – lui qui lisait et moi qui m'angoissais. Le silence n'était troublé que par le léger froissement des feuilles entre elles.
Enfin, je le vis qui reposait la dernière page sur le bureau. Je fermai les yeux dans l'attente de l'inévitable insulte en espagnol. Rien ne vint. Quand je les rouvris, son visage austère était éclairé d'un mince sourire.
- Ce n'est pas mal, dit-il.

Le 11 juin 2009, à Paris.

Tchao, les aminches.

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